Les cédrières (Thuja occidentalis) du bois Sainte-Anne-de-Bellevue

Cette identification toponymique me vient du rapport Corridor écoforestier de la rivière à l’Orme, bilan écologique et projet de conservation de janvier 2005, de la Ville de Montréal. Dans mes derniers textes, je situais l’endroit seulement par « un boisé magané près de la rivière à l’Orme ». Un peu plus précis donc.


Je reprends ici une piste excessivement intéressante laissée en commentaire par Marc-Alain Pelletier : « J’ai entendu d’un membre de la confédération Haudenosaunee (originaire d’Ontario), qu’à l'époque des villages iroquoiens avec palissades du XVIe siècle, les Premières Nations géraient leurs plantations de cèdres (Thuja occidentalis) en fonction des besoins de leur village sur un horizon d’environ 50 ans. » L’hypothèse étant qu’il y aurait pu y avoir un village dans le West Island, que l’île aux Tourtes, tout près, était un lieu d'échanges intenses et de commerce. Finalement, Cartier décrit la présence d’un village dans son périple pour contourner les rapides. Enfin, ce fameux cèdre (Thuja occidentalis) était un bois très apprécié par les Premières Nations, et ensuite par les premiers colons, pour les qualités de son bois imputrescible, donc qui pourrit peu au contact de la terre humide. C’est bien pratique pour créer une belle palissade de protection bien solide ! Donc, d’après l’hypothèse, les Premières Nations auraient pu favoriser le thuya (cèdre), et même en faire la gérance écosystémique et l’intendance. Merci Marc-Alain Pelletier, c’est une piste très intéressante.

Et nous sommes tous les deux d’accord : de là à dire que les cédrières contenues dans le bois Sainte-Anne-de-Bellevue sont, par succession, des vestiges de la forêt précoloniale, et même des vestiges de plantation des Premières Nations, il y a un pas qu’il sera peut-être impossible de franchir. Mais rien n’empêche de se renseigner un peu.

Ma première question sur le terrain : « Est-ce que je regarde une plantation ancienne, d’environ le milieu du 20e siècle ? Ou est-ce que ces cédrières sont d’origine naturelle ? Ou les deux ? » Questionnement légitime, car les cédrières sont rares à Montréal, et c’est d’ailleurs noté dans le rapport de 2005 de la Ville : « Ce secteur est caractérisé par une grande biodiversité. On y retrouve une bétulaie jaune et une importante concentration de cédrières qui sont des peuplements rares à Montréal. » Le rapport ajoute : « Elle s’identifie à un marécage arborescent. Les cédrières constituent des abris de qualité pour le cerf de Virginie et les rapaces. Elles sont le centre de l’habitat hivernal du cerf de Virginie qui s’étend sur environ 70 hectares dans le bois de Sainte-Anne-de-Bellevue et ses environs selon la délimitation du réseau de pistes et des indices de broutage observés lors d’une visite sur le terrain réalisée en mars 2004. Les autres milieux utilisés par le cerf en hiver sont les terrains en friche et les peuplements feuillus d’âges variés qui lui procurent les ramilles nécessaires à son alimentation. Les principales espèces broutées sont le vinaigrier, le cornouiller stolonifère et le thuya occidental (cèdre). »


Donc, dans ce rapport, on ne semble pas émettre l’hypothèse que ces cédrières sont d’origine anthropique. Intéressant. Est-ce que l’on peut se fier à ce type de rapport de la Ville de Montréal ? Oui ! Pour en avoir consulté plusieurs lors de mes recherches sur la forêt ancienne de l’Est de l’île, ces rapports, synthèses de longs travaux de biologistes, botanistes, etc., reflètent en tout point les découvertes de terrain de ces équipes. C’est quand même du bon travail, quoi ! On y apprend aussi qu’au nord de ces cédrières, on retrouve plusieurs peuplements intéressants, tels que « des érablières sucrières matures (érablière à caryer, érablière à ostryer, érablière à hêtre), une chênaie rouge mature… ». On y trouve aussi des plantes plus rares, menacées et vulnérables, tels que l’érable noir (Acer nigrum), l’ail des bois (Allium tricoccum), le carex à feuilles poilues (Carex hirtifolia), et l’aigremoine pubescente (Agrimonia pubescens). Plus loin dans le même rapport : « Le bois de Sainte-Anne-de-Bellevue est traversé par plusieurs murs de pierres témoignant de son passé agricole. Les sections de murs de pierres qui séparent les terrains en friche sont des milieux de grand intérêt pour les salamandres et les couleuvres. » Et ça se confirme avec des observations iNaturalist récentes, la très rare et menacée couleuvre brune (Storeria dekayi) est présente. On note aussi la présence de la salamandre cendrée (Plethodon cinereus), même si elle est commune.

Bon ! Et les cédrières là-dedans ! Après cette mini-analyse, après la création de la petite carte, il semble que la majeure partie de ces cédrières n’était pas là en 1930. C’est donc majoritairement une colonisation des anciennes terres agricoles par les cèdres. Ce qui s’est déjà vu. D’ailleurs, Gabriel Grenier en parle dans une de ses vidéos. Il faudra dans le futur que j’aille fouiller davantage aux endroits où les zones des boisés des années 1930 et des cédrières recensées plus récemment coïncident et voir si l’on y trouve de vieux individus. Car ce que j’ai vu sur le terrain (et c’est un exercice toujours difficile, car la grosseur d’un arbre est en fonction de l’espèce, l’ensoleillement, le drainage, le sol, etc.), il me semble que les cédraies devaient avoir d’une cinquantaine à une soixantaine d’années ? À peu près… Ce qui nous mène à peu près au milieu des années 1960, date charnière, qui est souvent le début ou la poursuite de l’abandon de plusieurs terres agricoles à Montréal.


Bon ! Je n’aurais pas du tout répondu à la question : est-ce possiblement les vestiges de la forêt précoloniale ? Je ne sais pas, c’est à investiguer, encore et encore. Mais j’ajoute tout ça à mes données, et l’on sait au minimum que des parties des boisés des années 1930 étaient bel et bien des cédraies. Voilà !


Références

Ville de Montréal (2005). Politique de protection et de mise en valeur des milieux naturels : Corridor écoforestier de la rivière à l'Orme : Bilan écologique et projet de conservation. Comité technique de l'écoterritoire du corridor écoforestier de la rivière à l'Orme. 

Ministère des Ressources naturelles et des Forêts. (2026, 26 octobre). Forêt ouverte (Portail cartographique géographique). Gouvernement du Québec. https://www.foretouverte.gouv.qc.ca/


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