Renaissance de la philosophie autochtone, c’est possible ? (Lahontan comme fil conducteur)
Ah ! Ce cher Lahontan… À la fois explorateur et critique de son époque. Troisième texte d’analyse de Lahontan ; personnage que je vous ai présenté ici. On est donc entre 1683 et 1694, en Nouvelle-France, et les observations qui vont suivre ont davantage de liens avec les nations Wendat (iroquoiennes) et Anishinaabeg (algonquiennes). Je me répète, mais Lahontan n’était pas neutre ; il mélangeait parfois des observations réelles, des discussions philosophiques et sa propre interprétation critique de la société euro-canadienne.
Poursuivons avec une thématique que l’on a déjà un peu vue : les Premières Nations allaient très bien avant la venue des Européens. Même les jésuites viennent à se demander ce qu’ils foutaient là : « À une Europe fermée sur elle-même et confortablement assise sur la possession tranquille de ses vérités, les textes d’explorateurs, de missionnaires et d’aventuriers relatent des façons de vivre ou de penser différentes. […] Ainsi, les Sauvages d’Amérique, qui n’ont ni mien ni tien et qui ne connaissent pas le luxe européen, vivent heureux. Même les missionnaires, pourtant venus les convertir, en arrivent, dans leur zèle, à affirmer que le mal vient davantage de la France que des indigènes, comme le jésuite Paul Lejeune l’affirme, quatre ans après son arrivée à Québec… » Et ça, ce n’est même pas Lahontan qui l’écrit, mais Réal Ouellet, celui qui a préparé l’édition 2013 des « Mémoires de l’Amérique septentrionale » de Lahontan.
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| « Pow-wow International de Wendake ». Photo : Vincent Basso-Bert. |
Au 17e siècle, les Autochtones étaient excessivement critiques de la monarchie européenne et du système capitaliste naissant : « Ils nous traitent d’esclaves, ils disent que nous sommes des misérables dont la vie ne tient à rien, que nous nous dégradons de notre condition, en nous réduisant à la servitude d’un seul homme qui peut tout, & qui n’a d’autre loi que sa volonté. » A-t-on réellement éliminé la monarchie lors de la Révolution française, ou l’a-t-on plutôt remplacée par le pouvoir des oligarchies financières, des banques, et aujourd’hui par celui des multimilliardaires et des méga-entreprises parfois plus puissantes que certains États ?
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| « Pensionnats pour Autochtones : la grande marche pour la guérison arrivée à Wendake » Photo : Radio-Canada, 26 juillet 2022. |
Un autre concept que l’on a un peu abordé : la parole sacrée. Mais vous allez voir que les Premières Nations avaient aussi la mémoire très très longue : « Les Sauvages ont la mémoire du Monde la plus heureuse. Ils se ressouviennent de si loin que lorsque nos Gouverneurs, ou leurs substituts, tiennent Conseil avec eux pour des affaires de Guerre, de Paix ou de Commerce, & qu’ils leur proposent des choses contraires à ce qu’on leur a proposé il y a trente ou quarante ans, ils répondent que les François se dementent, qu’ils changent de sentiment à toute heure, qu’il y a tant d’années qu’ils leur ont dit ceci & cela ; & pour mieux asseurer leur réponse ils font apporter les Coliers de Porcelaines qu’on leur a donné dans ce tems-là. » On ne conçoit presque plus ça aujourd’hui : respecter des traités vieux de quarante ans ! Cette longévité de l’esprit et de la mémoire est absolument fascinante. Je l’avais déjà abordée dans ma vidéo « Il y a 9000 ans… » : les Premières Nations ne concevaient pas le temps comme nous. Les temps très très très longs pouvaient leur sembler contemporains dans la mesure où une action, une parole ou un événement demeuraient encore vivants dans la mémoire collective et dans le présent. Ce concept me fascine, car c’est un peu ainsi que je conçois moi-même la vie : être capable de me projeter très loin dans le passé comme dans l’avenir, tout en comprenant que ces deux flèches du temps convergent toujours vers le présent, qui est à la fois le résultat du passé et le point de départ du futur.
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| Je l’avais déjà abordée dans ma vidéo « Il y a 9000 ans… » : les Premières Nations ne concevaient pas le temps comme nous. |
Terminons avec le rôle des femmes chez les Premières Nations. J’ajoute ici les recherches de Rachel Major (2006), qui a fouillé dans les nombreuses « Relations des Jésuites » : « Dans le système matriarcal iroquois, les femmes étaient actives ; elles avaient du pouvoir. […] C’étaient les femmes qui choisissaient les hommes. Elles sélectionnaient les jeunes hommes qui allaient ensuite recevoir une formation pour devenir historiens, chefs ou guerriers. » Les « Relations des Jésuites », qui sont en fait plusieurs recueils imposants, contiennent aussi des remarques du genre : les chefs ne gouvernent pas seuls, les femmes peuvent empêcher certaines guerres et les matriarches de clan possèdent une influence importante. D’après Lahontan, chez les Wendats (Hurons), on avait des lignées maternelles seulement : « Les Sauvages portent toujours le nom de leur Mère. […] le Chef de la Nation des Hurons [...] étant marié avec une fille d’une autre famille hurone dont il aura plusieurs enfans, le nom de ce Chef s’éteint par sa mort, parce que ses enfans ne s’appellent plus que du nom de leur Mère. » Enfin, il semble que les femmes et les hommes avaient les mêmes droits : « Les femmes sont aussi libres que les hommes de se remarier à qui bon leur semble. […] Il est permis à l’homme & à la femme de se séparer quand il leur plaît. » C’est en fait la société euro-canadienne, qui deviendra ce qu’est le Québec, qui est venue détruire et abolir les droits des femmes autochtones. Je ne sais pas pour vous, mais à lire tout ça, outre pour la technologie, les sociétés autochtones étaient, et de loin, beaucoup plus évoluées que notre triste, insipide, individualiste et ultra-capitaliste société occidentale…
On a perdu quelque chose d’extraordinaire qu’il faut absolument faire revivre. Vous le voyez bien, la manière de vivre à l’occidentale ne fait que tout détruire, tout. Et comme le mentionne Tirel (2018), il ne s’agit pas de revenir à une vision nostalgique du passé, ben non ; la renaissance de la pensée autochtone passe par un processus contemporain de réaffirmation, de visibilité et de continuité dans un contexte encore marqué par la colonisation. Va falloir travailler fort !
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| J’ai ici une vidéo où j’analyse les observations de Lahontan à propos des arboroglyphes des Autochtones. |
Vous avez aimé ce texte ? J’en ai d’autres ici sur Lahontan. À la revoyure !
Références
Lahontan, L.-A. de Lom d’Arce, baron de. (1728). Mémoires de l’Amérique septentrionale, ou la suite des voyages de Mr. le baron de Lahontan (2e éd., t. 2). François l’Honoré & Compagnie.
Lahontan, & Ouellet, R. (2013). Mémoires de l’Amérique septentrionale. Lux éditeur.
Major, R. (2006). Les jésuites chez les Hurons en 1648-49. The Canadian Journal of Native Studies, 26(1), 53-69.
Tirel, A. (2018). Du réveil indien à la renaissance autochtone : réflexions sur les fondements sociohistoriques de la reconnaissance. Dans J.-F. Côté & C. Cyr (dir.), La renaissance des cultures autochtones : enjeux et défis de la reconnaissance. Québec : Presses de l’Université Laval.




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