Philosophie et sciences autochtones, d’après Lahontan (XVIIe siècle)

J’ai le grand plaisir de scruter avec vous les textes de Lahontan. Vous allez me dire : qui c’est ça encore ? De son p’tit nom, Louis Armand de Lom d'Arce, baron de La Hontan ou Lahontan… Il a séjourné en Nouvelle-France tout de même un bon moment, 11 ans, de 1683 à 1694. Il repart chez lui en France et publie, vers 1702-1703, ses « Nouveaux Voyages en Amérique septentrionale » qui ont un succès retentissant. Et c’est peut-être là que ça coince, tout de suite. Il mélange observation, mémoire et stratégie d’auteur… Donc, est-ce que l’on est devant de la docufiction ? Peut-être un tout p’tit peu. Certaines parties sont probablement “arrangées” ou invérifiables. Quoi qu’il en soit, Lahontan a vécu avec les Premières Nations, il semblait même parler les langues wendat (iroquoien) et anishinaabeg (algonquien). Et c’est vraiment ça qui m’intéresse. Donc, on en prend, on en laisse, vous êtes averti !

Lahontan commence fort, c’est à la fois une critique du système capitaliste naissant et un tableau des mœurs et manières des Autochtones. Ses observations semblent principalement être issues de nations alliées aux Français, de la vallée du Saint-Laurent et des Grands Lacs, dont les Wendats et les Algonquins. Et attention, ici, on utilise le terme « sauvage » comme c’était de coutume à l’époque : « Les Sauvages ne connoissent ni tien, ni mien, car on peut dire que ce qui est à l’un est à l’autre. Lorsqu’un Sauvage n’a pas réussi à la Chasse des Castors, ses Confrères le secourent sans être priez. Si son fusil se creve ou se casse, chacun d’eux s’empresse à lui en offrir un autre. […] Il n’y a que ceux qui sont Chrétiens, & qui demeurent aux portes de nos Villes, chez qui l’argent soit en usage. Les autres ne veulent ni le manier, ni même le voir ; ils l’appellent le Serpent des François. Ils disent qu’on se tuë, qu’on se pille, qu’on se diffame, qu’on se vend, & qu’on se trahit parmi nous pour de l’argent […] Ils trouvent étrange que les uns ayent plus de bien que les autres, & que ceux qui en ont le plus sont estimez davantage que ceux qui en ont le moins. Enfin, ils disent que le titre de Sauvages, dont nous les qualifions, nous conviendroit mieux que celui d’hommes, puisqu’il n’y a rien moins que de l’homme sage dans toutes nos actions. […] Au reste, ils ne se querellent, ni ne se battent, ni ne se volent, & ne médisent jamais les uns des autres. »

Images tirées des livres de Lahontan. On y voit bien le filtre européen : les Premières Nations sont souvent dessinées comme des Européens déguisés. Chez plusieurs explorateurs, les illustrations restent influencées par les codes artistiques européens et l’imaginaire gréco-romain, plus que par la réalité des peuples observés. Avouez qu’ici, le « Sauvage allant à la chasse » a davantage la dégaine d’un soldat russe, non ? Et le « Sauvage se promenant par la campagne » a davantage l’air d’un modèle pour une statue de marbre, avec son étoffe en guise de cape et sa p’tite jupette de style romain.

D’après Lahontan, les Autochtones apprécient certaines nouvelles technologies apportées par les Européens, mais ils sont aussi conscients qu’on leur refile souvent de la camelote, notamment des fusils en mauvais état qui leur explosent parfois au visage et les estropient, surtout que ces armes défectueuses leur sont souvent vendues jusqu’à quatre fois leur valeur.

Plus loin, Lahontan semble bien apprécier les longues discussions avec les Autochtones : « Ce qui paroîtra extraordinaire c’est que n’ayant pas d’étude, & suivant les pures lumières de la Nature, ils soient capables malgré leur rusticité de fournir à des conversations qui durent souvent plus de trois heures, & dans lesquelles roulent sur toutes sortes de matières, & dont ils se tirent si bien que l’on ne regrette jamais le temps qu’on a passé avec ces Philosophes rustiques. »

Malgré que Lahontan insiste peut-être un peu trop sur l’idée que les Autochtones n’auraient ni « études » ni science au sens européen du terme, il reste clairement impressionné par leurs savoirs territoriaux. Il raconte notamment que les Premières Nations réalisaient des cartes très précises des rivières, des lacs, des portages et des chemins, au point où il s’y trouvait rarement des erreurs. Selon lui, il ne leur manquait que les latitudes et les longitudes européennes. Ces cartes étaient tracées sur des écorces de bouleau et orientées selon le vrai nord à l’aide de l’étoile polaire. Les distances y étaient indiquées en journées de canot ou de marche, donc selon une logique directement liée à l’expérience du territoire. Lahontan précise aussi que ces cartes étaient consultées lors des conseils de chasse et de guerre. Derrière tout ça, on sent chez lui une certaine fascination pour des connaissances qui ne passent pas par les institutions savantes européennes, mais plutôt par la transmission, l’observation et l’expérience accumulée du territoire. On dirait même qu’il s’en sert parfois pour faire réfléchir ses lecteurs européens sur leurs propres manières de concevoir le savoir.

Pendant son long séjour de onze années au Canada, Lahontan semble avoir beaucoup voyagé… On remarque sur la carte de petits détails intéressants : des ponts sont dessinés sur la rivière des Outaouais et le fleuve Saint-Laurent. Le « Pais des Anglois » est écrit et nommé tel qu’on aurait pu l’entendre dans le film « Les Visiteurs ». Perso, moi, j’entends « Les Anglois », et je vois la grosse face à Jacquouille ! Hahahahahaha !

Encore plus intéressant, on a droit au calendrier de plusieurs peuples : « L’année des Outaouas, des Outagamís, des Hurons, des Sauteurs, des Ilinois, des Oumamis, & de quelques autres Sauvages, est composée de douze mois Lunaires Sinodiques, avec cette différence qu’au bout de trente Lunes ils en laissent toujours passer une surnuméraire, qu’ils appellent la Lune perdue ; ensuite ils continuent leur compte à l’ordinaire. Au reste tous ces mois Lunaires ont des noms qui leur conviennent. Ils appellent celui que nous nommons Mars, la Lune aux Vers, parce que ces animaux ont accoutumé de sortir dans ce tems-là des creux d’arbre où ils se renferment durant l’Hiver. Celui d’Avril, la Lune aux Plantes, Mai : la Lune aux Hirondelles… » J’ai vérifié tout ça, et ça semble logique. Douze mois lunaires représentent environ 12 × 29,53 jours = 354 jours. L’année solaire dure environ 365 jours. L’année lunaire est donc plus courte d’environ 11 jours par an. Après 2-3 ans, la différence entre le calendrier lunaire et solaire est presque de 30 jours, et c’est là que l’on ajoute la dite Lune perdue.

Enfin, la notion et le calcul du temps chez les Premières Nations : « Or comme ils ont une idée merveilleuse de tout ce qui est de la portée de leur esprit, ayant acquis la connoissance de certaines choses par une longue expérience & par habitude, comme de traverser des forêts de cent lieües en droiture sans s’égarer, de suivre les pistes d’un homme ou d’une bête sur l’herbe & sur les feuilles, ils connoissent exactement l’heure du jour & de la nuit, quoique le tems étant couvert, le Soleil & les autres Astres ne puissent paroître. J’attribuë ce talent à une extrême attention, qui ne peut être naturel qu’à des gens aussi peu distraits qu’ils sont. » Donc, si je comprends bien, ils se sont forgé une horloge interne. De toute façon, à cette époque, on n’était pas à la seconde près. Notre rapport moderne au temps ultra-précis, découpé en secondes, est quelque chose d’assez récent dans l’histoire humaine. Cette obsession actuelle de courir après l’horaire, souvent liée au travail, n’est peut-être pas du tout naturelle. Tiens, moi aussi je critique ! Mon analyse n’est pas du tout neutre, et c’est très bien ainsi, ça rend tout ça très humain !

J’ai ici une vidéo où j’analyse les observations de Lahontan à propos des arboroglyphes des Autochtones,

Pour aujourd’hui, je crois qu’on en a assez vu ! 😊 Je poursuis demain. En attendant, j’ai déjà écrit sur Lahontan et ses observations ; vous pouvez lire tout ça ici.


Références

Lahontan, L.-A. de Lom d’Arce, baron de. (1728). Mémoires de l’Amérique septentrionale, ou la suite des voyages de Mr. le baron de Lahontan (2e éd., t. 2). François l’Honoré & Compagnie.

Lahontan, & Ouellet, R. (2013). Mémoires de l’Amérique septentrionale. Lux éditeur.


 

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