Religion et spiritualité chez les Premières Nations, selon Lahontan (XVIIe siècle)
Sujet sensible aujourd’hui, avec ce cher Lahontan. Qui est-ce, me demanderez-vous ? Eh bien, j’ai présenté le personnage hier, alors je vous inviterais à aller lire ça ici. Mais en gros, on se situe entre 1683 et 1694, en Nouvelle-France, et Lahontan a surtout conversé avec des peuples Wendat (iroquoiens) et Anishinaabeg (algonquiens). Attention par contre : Lahontan mélange parfois des observations réelles, des discussions philosophiques et sa propre interprétation critique du catholicisme. Donc, on est probablement devant une vision un peu hybride. Ça vous va ? Allons-y !
Avec la religion catholique… Les Autochtones prenaient un peu les messes des jésuites comme un spectacle, quasiment un show d’humour. Du moins au début. Ils écoutaient avec politesse, puis ensuite, entre eux, ils s’en bidonnaient allègrement : « J’oubliois de vous avertir que les Sauvages écoutent tout ce que les Jésuites leur prêchent sans les contredire ; ils se contentent de se railler entr’eux des Sermons que ces Pères leur font à l’Eglise… » Évidemment, cette raillerie semble s’être atténuée avec le temps. Et ça, c’est mon interprétation : avec les maladies et les guerres liées à la présence européenne, les populations autochtones ont été dramatiquement affaiblies. Dans un contexte où leur nombre diminuait rapidement et où le pouvoir colonial prenait de plus en plus de place, plusieurs Autochtones ont probablement fini par se rallier au catholicisme moins par réelle adhésion spirituelle que par nécessité politique, sociale, voire simplement pour survivre dans la Nouvelle-France.
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| Oui, j’y vais fort avec cette peinture de Kent Monkman. « The Scream, 2017. Acrylic on canvas, 213,4 x 335,3 cm » |
Et ça revient plus loin dans le texte, et je dois avouer que je trouve ça quand même assez savoureux à lire. Disons que j’ai personnellement un rapport très critique avec le catholicisme, surtout quand on pense au rôle qu’a pu jouer l’Église catholique romaine dans la colonisation et dans les violences infligées plus tard aux Premières Nations. On n’a qu’à penser aux orphelins de Duplessis, et ça me donne encore des frissons de dégoût. Lahontan écrit : « …par exemple, quand ils leur prêchent l’Incarnation de Jesus-Christ, ils répondent que “cela est admirable” ; lors qu’ils leur demandent s’ils veulent se faire Chrétiens, ils répondent que “c’est de valeur”, c’est à dire qu’ils penseront à cela. Et si nous autres, Européens, les exhortons d’accourir en foule à l’Eglise pour y entendre la Parole de Dieu, ils disent que “cela est raisonnable”, c’est à dire qu’ils y viendront ; mais au bout du compte, ce n’est que pour attraper quelque pipe de Tabac qu’ils s’approchent de ce lieu saint, ou pour se moquer de ces Pères, comme je vous l’ai déjà dit, car ils ont la mémoire si heureuse que j’en connois plus de dix qui savent l’Ecriture Sainte par cœur. » Je trouve quand même fascinant cette manière d’avoir l’air attentif et poli, tout en gardant une bonne distance critique.
Côté spiritualité maintenant… Selon Lahontan, plusieurs Autochtones croyaient à l’immortalité de l’âme. Et dans certaines de leurs réflexions rapportées par Lahontan, il me semble percevoir une certaine proximité avec des concepts que l’on retrouve dans le bouddhisme : karma, réincarnation, responsabilité personnelle. Et c’est là que ça semblait coincer pour plusieurs Autochtones. D’après ce que les missionnaires leur prêchaient, c’était Dieu qui décidait de ce qui était bien ou mal. Or, dans les propos rapportés par Lahontan, plusieurs semblent plutôt défendre l’idée que chaque personne devait réfléchir par elle-même, raisonner profondément et comprendre avant d’accepter une croyance. Pour eux, la raison ne pouvait pas être mise de côté au profit d’une foi aveugle. Lahontan écrit : « Ils soutiennent que l’homme ne doit jamais se dépouiller des priviléges de la raison, puis que c’est la plus noble faculté dont Dieu l’ait enrichi, & que puis que la Religion des Chrétiens n’est pas soumise au jugement de cette raison, il faut absolument que Dieu se soit moqué d’eux en leur enjoignant de la consulter pour discerner ce qui est bon d’avec ce qui ne l’est pas. De là ils soutiennent qu’on ne lui doit imposer aucune Loi, ni la mettre dans la nécessité d’approuver ce qu’elle ne comprend pas ; & qu’enfin ce que nous appellons article de foi est un breuvage que la raison ne doit pas avaler, de peur de s’enyvrer & s’écarter ensuite de son chemin… »
Plus loin dans le texte, on apprend que plusieurs Premières Nations semblaient entretenir un rapport très différent à la mort que celui des Européens. Une notion, une manière de vivre qui est vraiment difficile à imaginer pour nous aujourd’hui, tant la peur de la mort semble profondément ancrée dans notre culture. Mais dans les propos rapportés par Lahontan, certains Autochtones paraissent aborder la mort avec beaucoup moins d’angoisse. Bons philosophes, ils reprenaient même le concept chrétien de vie éternelle pour retourner l’argument contre les missionnaires, disant ceci de Jésus : « il n’auroit pas dû craindre la mort, puis que la perte de la vie temporelle n’est rien lors qu’on est assuré de revivre éternellement, & qu’ainsi Jesus-Christ auroit dû courir à la mort avec plus de plaisir qu’eux lors qu’ils s’empoisonnent pour aller tenir compagnie à leurs Parens dans le Païs des ames, puis qu’il étoit assuré du lieu où il alloit. Ils traitent Saint Paul de Visionnaire [Ça ne semble pas être un compliment du tout.], soutenant qu’il se contredit sans cesse & qu’il raisonne pitoyablement ; & de plus, ils se moquent de la crédulité des premiers Chrétiens, qu’ils regardent comme des gens simples & superstitieux ; d’où ils prennent occasion de dire que cet Apôtre auroit eu bien de la peine à persuader les Peuples de Canada… » Il est vrai que certaines sociétés antiques ayant fait partie, de près ou de loin, de l’Empire romain étaient très superstitieuses. D’après Latin Language Blog (2019) : « Superstitions were an important staple in many ancient cultures, and the Romans were no exception. »
Pour finir, chez plusieurs peuples autochtones, la parole et les promesses semblaient avoir une valeur sacrée. Alors, quand les Français ne respectaient pas leurs engagements, il devenait forcément difficile de croire au Dieu de ceux qui prétendaient représenter cette vérité. Lahontan en rajoute d’ailleurs une couche : « Ce mot de foi les étourdit, ils s’en moquent ; ils disent que les écrits des Siécles passez sont faux, supposez, changez ou altérez, puis que les Histoires de nos jours ont le même sort. Qu’il faut être fou pour croire qu’un Etre tout-puissant soit demeuré dans l’inaction pendant toute une éternité, & qu’il ne se soit avisé de produire des Créatures que depuis cinq ou six mille ans, qu’il ait créé Adam pour le faire tenter par un méchant Esprit à manger d’une Pomme, qui a causé tous les malheurs de sa Postérité, par la transmission prétenduë de son péché. Ils tournent en ridicule le Dialogue entre Eve & le Serpent, prétendant que c’est faire une injure à Dieu, de supposer qu’il ait fait le miracle de donner l’usage de la parole à cet Animal dans le dessein de perdre tout le Genre Humain… » Je ne peux que leur donner raison. Le catholicisme est une religion qui m’a été imposée à l’école primaire. Oui, je ne suis pas si vieux, j’ai seulement 54 ans, mais c’était encore l’usage à l’époque. Du par cœur sans queue ni tête, récité en classe. C’était imposé comme un liant social, comme une sorte de colle censée souder la culture québécoise, mais comme les Autochtones de jadis, entre nous, on s’en moquait éperdument.
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| J’ai ici une vidéo où j’analyse les observations de Lahontan à propos des arboroglyphes des Autochtones. |
Est-ce vraiment la parole des Autochtones que l’on entend ici, ou plutôt celle de Lahontan qui passe à travers leurs discours ? Lahontan avait-il compris, en observant la Nouvelle-France, que les Européens mentaient constamment aux peuples autochtones ? Est-ce lui qui interprète tout cela en se disant : « ils ne peuvent pas croire en la Bible puisque ceux qui prétendent représenter ce livre leur mentent à tour de bras » ? Ou est-ce qu’il nous paraphrase réellement de longues discussions qu’il aurait eues avec des Autochtones, dont il semblait profondément apprécier la philosophie (voir mon autre texte) ? On ne le saura probablement jamais. Quoi qu’il en soit, ce texte demeure assez rafraîchissant à lire. On y voit que les Premières Nations n’étaient pas dupes. Et si plusieurs sont devenus catholiques avec le temps — et ça, je le répète, c’est mon interprétation — c’était probablement moins par conviction profonde que par nécessité, presque par instinct de survie. Se rallier à la cause catholique, c’était aussi se rallier au principal liant social et politique de la Nouvelle-France. Que ces paroles soient réellement celles de Wendats, d’Ojibwés ou d’Odawas, ou qu’elles aient été en partie filtrées par Lahontan, elles demeurent étonnamment critiques et éclairées. Par moments, elles rappellent même certaines remises en question du catholicisme qui émergeront beaucoup plus tard au Québec, durant la Révolution tranquille.
C’était bien, pas trop ébranlé ? Pour ceux que ça intéresse, voici mes autres rubriques d’analyse des textes de Lahontan. À la revoyure !
Références
Lahontan, L.-A. de Lom d’Arce, baron de. (1728). Mémoires de l’Amérique septentrionale, ou la suite des voyages de Mr. le baron de Lahontan (2e éd., t. 2). François l’Honoré & Compagnie.
Lahontan, & Ouellet, R. (2013). Mémoires de l’Amérique septentrionale. Lux éditeur.
Latin Language Blog. (2019, 15 octobre). Roman superstitions. Britanniae, B. Transparent Language. https://blogs.transparent.com/latin/roman-superstitions/
Pow Wow Wendake. (2026). Qu’est-ce qu’un pow wow ? https://powwowwendake.ca/quest-ce-quun-pow-wow/



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