Premières Nations à Montréal en 1749, selon Pehr Kalm (deuxième partie)
Pehr Kalm, Pehr Kalm, Pehr Kalm… Écoutez, c’est ma sixième rubrique d’analyse de texte de l’explorateur et botaniste finlandais-suédois, et je dois dire que certains faits, certaines données rapportées par Kalm sont ambiguës. Quoi qu’il en soit, ça reste un document historique très intéressant sur le Montréal de 1749, mais il faut garder un certain recul. Je poursuis donc en extrayant des citations de son récit de voyage, avec comme fil conducteur : les Premières Nations. Pour ceux qui ne le connaissent pas, j’ai présenté le personnage dans cette chronique : « Pehr Kalm et les femmes… ».
Commençons avec le commerce entre Premières Nations et Français (ou plutôt euro-canadiens) : « Les Français, en Canada, font un grand trafic avec les Indiens, et quoique ce fut autrefois le seul commerce de ce vaste pays, cependant ses habitants en ont tiré des bénéfices considérables. […] Les Indiens établis au loin ne viennent jamais au Canada ; et de crainte qu’ils ne portent leurs produits aux Anglais, comme ces derniers vont chez eux, les Français se voient obligés de les imiter et ils entreprennent de longs voyages pour acheter, sur place, les produits indiens. Montréal est l’entrepôt principal de ce commerce et un grand nombre d’aventuriers, jeunes et vieux, font chaque année de lointaines et pénibles courses dans ce but, apportant avec eux les marchandises qu’ils savent être au goût des Indiens… »
S’ensuit une liste de ces items si prisés : mousquets, poudre, plomb et balles ; drap blanc en coupons et drap commun en pièces « L’Indien porte constamment un morceau d’étoffe sur sa personne, soit qu’il le laisse pendre sur son épaule, ou le roule en ceinture autour de son corps durant les chaleurs, ou qu’il s’en couvre la tête pendant l’hiver. » ; drap bleu ou rouge « avec lequel les Indiennes font leurs jupons qui, entre parenthèses, s’arrêtent à la hauteur du genou. Le bleu est leur couleur favorite. » ; morceaux d’étoffe « avec lesquels ils s’enveloppent les pieds au lieu de bas, comme les Russes. » ; hachettes, couteaux, ciseaux, aiguilles et briquets ; chaudières de cuivre ou d’airain étamées « Les Indiens font cuire, maintenant, tous leurs aliments dans ces vaisseaux, qui sont en grande demande chez eux. Autrefois, ils se servaient de pots de terre ou de bois ; ils les remplissaient d’eau et y mettaient tout ce qu’ils voulaient faire bouillir ; ensuite, ils produisaient l’ébullition en y jetant des pierres rougies au feu. » ; vermillon « avec lequel les Indiens se peignent la figure et différentes autres parties du corps, et teignent leurs chemises. Ils se servaient autrefois d’une terre rougeâtre assez commune dans le pays, mais les Européens s’étant avisés de leur offrir du vermillon, ils l’ont adopté de suite et trouvent qu’aucune couleur n’est comparable à celle de ce minéral. » ; miroirs « Les Indiens affectionnent beaucoup cet objet de toilette qui leur est utile surtout lorsqu’ils veulent se peindre la figure ».
À propos de ces Canadiens qui entreprennent de longs voyages pour échanger ces marchandises contre des fourrures de toutes sortes — ce que l’on appelle aujourd’hui les « coureurs des bois » (expression qui n’apparaît pas du tout dans le texte de Kalm) : « Ces voyageurs deviennent tellement aguerris et endurcis à la peine qu’ils ne craignent plus ni dangers ni fatigues. Un grand nombre d’entre eux s’établissent parmi les sauvages, loin du Canada, s’y marient avec des Indiennes et ne reviennent jamais au pays. » Oui, je sais que tout ça, la traite des fourrures, la majorité d’entre vous le savait déjà ; mais peut-être que certains détails, qui semblent insignifiants, deviennent au final de véritables scènes figées qu’on arrive à voir. Comme le fait que les femmes préféraient les jupes bleues, ou encore cette technique « à la russe » pour se fabriquer des bas. En tout cas, moi, je trouve ça très riche en détails.
Plus loin, Kalm nous apprend qu’il y avait une mine de plomb à quelques milles français de Montréal : « Les Indiens en connaissent l’existence, et utilisent même le métal qu’ils y trouvent en le convertissant, par la fusion, en balles et en menu plomb. »
Par ailleurs, on en apprend davantage sur les goûts culinaires des Premières Nations : « Un autre de leurs mets favoris, c’est l’ivraie (water taregrass) [Zizania aquatica], que les Français appellent folle-avoine, et qui croît abondamment dans les lacs, les eaux stagnantes, et même dans les rivières dont le cours est peu rapide. Ils en ramassent les graines en octobre, et en font divers plats, de la bouillie le plus souvent, ce qui est facile parce que la fécule de la folle-avoine a autant de consistance que celle du riz. En outre, les forêts leur offrent toutes sortes de fruits très délicieux : noix, châtaignes, mûres, acimine [Asimina triloba], chinquapins [Castanea pumila], noisettes, pêches, prunes sauvages, raisins, bleuets de différentes sortes, plusieurs variétés de nèfles, de mûres, de ronces et d’autres fruits et racines. »
Bon ! Encore une fois avec Kalm, il faut faire la part des choses. Il utilise des termes européens pour identifier des fruits de plantes américaines, comme « châtaignes » ou « pêches ». J’ai vérifié les plantes pour lesquelles un nom scientifique est donné en note de bas de page, et tenté d’en retrouver les équivalents actuels. Une vérification s’impose ! Ce que Kalm appelle l’ivraie correspond bien au riz sauvage (Zizania aquatica), une plante présente au Québec et qui, d’après Arnason et al. (1981), était effectivement consommée par les Premières Nations. Ensuite, le fruit de l’aciminier (Asimina triloba) : toujours selon Arnason et al. (1981), il était bien consommé par les peuples autochtones. Par contre, ce petit arbre est aujourd’hui surtout présent dans le sud de l’Ontario. Peut-être qu’à l’époque, certaines populations avaient réussi à l’acclimater et à le cultiver plus au nord, dans la région montréalaise ? Enfin, les fruits nommés « chinquapins » — un terme d’origine algonquienne — désignent le « châtaignier » de Virginie (Castanea pumila). Or, cette espèce n’est pas présente au Québec : elle est originaire de l’est des États-Unis. Dans ce cas, comme les fruits du chinquapin ressemblent à ceux du hêtre à grandes feuilles (Fagus grandifolia), bien présent chez nous, est-ce qu’il pourrait y avoir eu confusion ?
Pour finir, la fameuse technique de se graisser le corps au complet pour éviter les piqûres de moustiques ! Je l’ai déjà lu ailleurs, mais impossible de remettre la main sur la source. C’était en lien avec l’entretien des cheveux (quelqu’un se souvient d’avoir lu ça ?). Bref, voici l’extrait : « Le Canada exporte en France beaucoup de peaux d’ours chaque année. Les Indiens extraient, de la graisse de cet animal, une huile dont ils s’enduisent, en été, la figure, les mains, toutes les parties ordinairement nues du corps, pour les préserver des piqûres des cousins [moustiques]. Ils s’en oignent les membres quand ils ont froid ou lorsqu’ils sont accablés de fatigue ou blessés, et s’en servent pour maints autres usages. Cette huile, suivant eux, a la propriété d’amollir la peau, d’assouplir le corps et d’adoucir les infirmités du vieil âge. »
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| Un peu hors sujet, mais en lien avec la pharmacopée des Premières Nations. La graisse d’ours servait aussi de base à cette préparation médicinale traditionnelle mi’kmaq. |
Fascinant tout ça, vous ne trouvez pas ? Bien des éléments qui font aujourd’hui partie de l’imaginaire collectif à propos des Premières Nations. Par contre, on n’oublie pas que Kalm est parfois ambigu, que certaines données semblent erronées ou mal interprétées. Donc, on ne prend pas tout ça pour du « cash » : il y a clairement matière à interprétation. Ça dresse un portrait très révélateur, oui, mais il faut demeurer critique, d’accord ? Sur ce, je termine mon analyse du texte de Kalm, et je me mets maintenant sur le cas de Lahontan. Pour ceux que ça intéresse, voici mes autres textes d’analyse à propos du voyage de Kalm. À la revoyure !
Références
Arnason, T., Hebda, R. J., et Johns, T. (1981). Use of plants for food and medicine by Native Peoples of eastern Canada. Canadian Journal of Botany, 59(11), 2189-2325.
Kalm, P. (1880). Voyage de Kalm en Amérique (Vol. 2). Montréal : Société historique de Montréal.



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