Premières Nations à Montréal en 1749, selon Pehr Kalm…
Une petite rubrique un peu pêle-mêle : je vous sors ici des extraits du « Voyage de Kalm en Amérique » de Pehr Kalm (1749), surtout ce qui a trait à Montréal, avec comme fil conducteur sa vision des Premières Nations. J’ai présenté Kalm hier dans une autre rubrique : « Pehr Kalm et les femmes… ».
Tout d’abord, à propos de l’introduction de la mouche commune (Musca domestica) au Canada : « La présence de la mouche commune, ou mouche de maison, n’est observée dans ce pays que depuis environ cent cinquante ans, suivant ce que m’ont assuré plusieurs personnes, tant ici qu’à Québec. Les Indiens affirment tous la même chose, et sont d’opinion que cette mouche a été apportée ici dans des vaisseaux européens qui se sont échoués sur la côte. »
Le vendredi, jour des échanges commerciaux : « Chaque vendredi est jour de marché, et les paysans viennent en ville avec des provisions, qui sont bientôt écoulées, car c’est le seul jour de marché de la semaine. Le vendredi aussi, nombre d’Indiens s’y rendent pour vendre leurs produits et en acheter d’autres. »
Maintenant, un sujet vraiment intéressant… et qui demande un peu de recherche : la culture du melon d’eau, ou pastèque (oui, ce sont des synonymes). Botaniquement, on parle d’une plante de la famille des courges, originaire d’Afrique. Dans le texte de Kalm, on retrouve le nom scientifique Cucurbita citrullus — mais aujourd’hui, l’espèce est plutôt désignée comme Citrullus lanatus subsp. lanatus (Centre sur la biodiversité de l’Université de Montréal, 2025).
« …les melons d’eau sont très rares dans la partie nord du Canada. Les Indiens en plantent de grandes quantités maintenant. Mais il est difficile de déterminer s’ils le faisaient autrefois. Un vieux sauvage Onondaga (des Six Nations iroquoises) m’a assuré que les Indiens ne connaissaient pas les pastèques avant l’arrivée des Européens. Les Français, de leur côté, affirment que les Indiens Illinois avaient ce fruit en abondance quand ils pénétrèrent dans leur pays pour la première fois, et que ces aborigènes prétendirent en connaître la culture de temps immémorial. »
Bon, ici — et c’est mon humble avis — les Français ont fait ce qu’ils faisaient souvent : nommer les plantes et les animaux d’après ce qu’ils connaissaient déjà en Europe. Par exemple, « chevreuil » (européen) pour désigner le cerf de Virginie (américain), « outarde » (plusieurs espèces d’Eurasie) pour la bernache du Canada, ou encore « tremble » (européen) pour notre peuplier faux-tremble. Pour ce qui est de cette possible méprise — en parlant de « melon d’eau » ou de pastèque pour désigner une plante cultivée ici — on peut se demander s’il ne s’agissait pas plutôt d’une courge indigène d’Amérique. Peut-être Cucurbita pepo, qu’on associe aujourd’hui à la citrouille. Mais attention : Cucurbita pepo, ce n’est pas juste « la citrouille », c’est une espèce très large, qui regroupe plusieurs sous-espèces et une foule de variétés très différentes, autant par leur forme que par leur couleur. Certaines peuvent être vertes, avec des motifs qui rappellent vaguement la pastèque. Il semble aussi exister des formes ou des croisements avec des courges mexicaines (comme Cucurbita argyrosperma), qui présentent elles aussi des couleurs et des motifs assez proches de ceux d’une pastèque. Bref, honnêtement, on ne saura probablement jamais exactement ce que les Premières Nations de l’Illinois cultivaient « depuis des temps immémoriaux ». Et de toute façon, le nom scientifique Cucurbita citrullus utilisé à l’époque est aujourd’hui considéré comme ambigu par le Centre sur la biodiversité de l’Université de Montréal.
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| La courge dite « mexicaine » (Cucurbita argyrosperma). C’est peut-être cette courge que les Français de jadis, en visitant les peuples de l’Illinois, ont appelée « pastèque »… Ou encore un hybride, voire une sélection aujourd’hui disparue… Photo : Le potager ornemental de Catherine. |
Tiens, une petite parenthèse sur les observations botaniques de Pehr Kalm. J’ai moi-même plusieurs doutes sur certaines désignations dans son texte, dont la forte présence du sumac glabre (Rhus glabra) sur l’île Sainte-Hélène : une identification qui me semble suspecte, puisque cette espèce est aujourd’hui pratiquement absente du paysage montréalais. Ou encore, le fait qu’il nomme l’île Sainte-Hélène « Madeleine », ce qui ressemble à une confusion, ou à une mauvaise interprétation de sa part. Il faut dire que le temps d’observation de Kalm semble limité ; son voyage est rapide, et il interprète beaucoup sur le vif. Mais bon… je dis ça, je dis rien. Continuons justement avec la culture des courges — et de la plus connue de toutes, la citrouille (originaire d’Amérique ; nom scientifique actuel : Cucurbita pepo subsp. pepo) :
« Chaque fermier, dans les plantations anglaises, a son champ de citrouilles ; il en est de même des Allemands, des Suédois, des Hollandais et des autres colons européens. Elles forment une partie considérable de la nourriture des Indiens ; cependant ils cultivent de préférence la courge plate (squash, Cucurbita latior) et prétendent qu'ils la connaissaient bien longtemps avant la découverte de l'Amérique ; ce qui est confirmé, d'ailleurs, par les rapports des premiers Européens qui vinrent dans ces contrées ; en effet, ils mentionnent, dans leurs relations de voyage, la courge comme constituant le fond de la nourriture des Indiens. Les Français lui donnent ici le nom de citrouille et les Anglais des colonies celui de pumpkin (en français, potiron). »
Bon ! Encore une identification étrange avec cette « courge plate »… Cucurbita latior, c’est un vieux nom scientifique latin que l’on retrouve aussi, par exemple, chez Boucher d’Argis dans son encyclopédie de 1751. Il semble ici qu’il y ait, encore une fois, un rapprochement un peu douteux — peut-être une confusion, peut-être une simple approximation — avec une courge qui n’est pas d’ici. L’ancien nom Cucurbita latior est aujourd’hui considéré comme synonyme de Lagenaria siceraria (aussi appelée Cucurbita lagenaria dans certaines sources), une plante d’origine africaine. Reprenez-moi si je me trompe, mais encore une fois, ce qui est probablement décrit ici, ce serait plutôt une des nombreuses sous-espèces ou variétés de Cucurbita pepo : une espèce extrêmement variable, avec des formes qui peuvent aller de la citrouille classique à des courges aplaties, très différentes visuellement. Je sais que Wikipédia n’a pas toujours la meilleure réputation, mais la page sur Cucurbita pepo est bien sourcée, et les images parlent d’elles-mêmes (Wikipédia, 2026).
On va être indulgent avec Kalm. Il est en voyage, il fait des approximations botaniques, mais ses observations restent franchement enrichissantes. Notamment quand il décrit la préparation et la conservation des courges chez les Premières Nations. Et encore une fois, attention : il ne désigne peut-être pas exactement la « citrouille » telle qu’on la connaît aujourd’hui lorsqu’il emploie le mot « potiron ».
« Le potiron se prépare de différentes manières. Les Indiens le font bouillir tout rond ou rôtir dans la cendre, et le mangent ainsi, ou vont le vendre tout cuit dans les villes ; et vraiment, le potiron rôti a un goût excellent. […] Les Indiens ont une manière de conserver les courges pendant très longtemps : c’est de les couper en longues tranches qu’ils attachent ou entortillent ensemble, puis font sécher au soleil ou devant un feu, dans une chambre. Après cette dessiccation, elles peuvent se garder pendant des années et, une fois bouillies, elles sont un mets délicieux. Les Indiens les préparent ainsi, à domicile ou en voyage, et les Européens leur ont emprunté cette recette. Quelquefois, les sauvages ne prennent pas le temps de les faire bouillir, mais les mangent sèches avec du bœuf qui a subi le même procédé de dessiccation, ou avec d’autres viandes, et j’avoue qu’un estomac affamé s’en accommode fort bien. »
Menoum ! Ça avait l’air bon ! Bon, je pense que pour aujourd’hui, je vous ai créé assez de lecture 😄 Je poursuis demain avec les échanges commerciaux entre Premières Nations et Français, ainsi que d’autres anecdotes. Je vous laisse aussi un lien vers d’autres rubriques d’analyse du texte de Pehr Kalm, dont : « Archipel effacé : les îles à l’origine du site de l’Expo 67 », « Deux anecdotes à propos du paysage en 1749 (Voyage de Kalm en Amérique, pierres des champs et castors abondants) », « Espèces naturalisées et exotiques envahissantes en 1749 » et « Pehr Kalm et les femmes… ».
Références
Arnason, T., Hebda, R. J., et Johns, T. (1981). Use of plants for food and medicine by Native Peoples of eastern Canada. Canadian Journal of Botany, 59(11), 2189-2325.
Centre sur la biodiversité de l’Université de Montréal. (2025). Cucurbita citrullus. Base de données des plantes vasculaires du Canada (VASCAN). https://data.canadensys.net/vascan/name/Cucurbita%20citrullus?lang=fr
Kalm, P. (1880). Voyage de Kalm en Amérique (Vol. 2). Montréal : Société historique de Montréal.
Wikipédia. (2026, 4 mai). Cucurbita pepo. https://fr.wikipedia.org/wiki/Cucurbita_pepo



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