Qui raconte le monde ? Sources coloniales et angles morts de l’histoire

Fascinant ! Je commence à lire un texte pour le cours Socio-géographie du développement, et ça s’inscrit directement dans la continuité du début du résumé de ma future conférence. Je fais notamment référence à cette idée : « on rappelle que les premiers Européens à avoir décrit les peuples autochtones n’étaient ni les premiers à les rencontrer ni les mieux placés pour en comprendre l’organisation. » Même Champlain, qui apparaît plus sympathique dans ses écrits, plus descriptif et plus empathique que Cartier, reste néanmoins animé par une mission précise — et rien d’autre. Une mission foncièrement capitaliste. 


Dans le texte d’Aníbal Quijano, on rappelle que : « L’idée de race est, sans aucun doute, l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé ces 500 dernières années. Produit du tout début de la formation de l’Amérique et du capitalisme, lors du passage du XVe au XVIe siècle, elle a été imposée dans les siècles suivants sur toute la population de la planète, intégrée à la domination coloniale de l’Europe. La race a été imposée comme critère fondamental de classification sociale universelle de la population mondiale ; c’est autour d’elle qu’ont été distribuées les principales identités sociales et géoculturelles du monde à l’époque. » Il ajoute même : « Sur la notion de race s’est fondé l’eurocentrage du pouvoir mondial capitaliste et la distribution mondiale du travail et des échanges qui en découlent. »

C’est par ce biais culturel — profondément situé — que nous parvient l’histoire telle que nous la connaissons, malheureusement. Les seuls à avoir écrit, et dont il nous reste des traces, sont précisément ces Européens coloniaux. C’est pour cette raison que j’émets de sérieux doutes quant à leur capacité réelle à comprendre l’organisation des Premières Nations. Cela dit, ces récits demeurent des sources historiques importantes, faute de mieux. Heureusement, l’archéologie permet aujourd’hui de combler certains trous et de rééquilibrer le récit.

Tout ça pour dire que lorsque l’on lit ces vieilles sources — longtemps enseignées telles quelles aux baby-boomers, avec Cartier érigé en héros — il faut aujourd’hui prendre un immense recul critique et comprendre les filtres idéologiques qui se trouvaient devant les yeux de ces soi-disant « découvreurs » de l’Amérique.

Je rappelle tout cela parce que, si ça peut sembler évident pour certain·e·s, pour d’autres, on est encore dans le déni. Il suffit de lire les commentaires sous certaines de mes rubriques : « Sauvage ne se voulait pas une insulte, puisque étymologiquement le terme vient du latin silvestris, signifiant “de forêt”, “boisé”. » J’avoue avoir parfois le goût de répondre qu’à ce compte-là, le N-word ne serait qu’une mauvaise traduction d’une couleur en espagnol…

Non. Vraiment. Sauvage comme indien ne devraient plus être utilisés sans une explication claire, un contexte rigoureux, une mise en situation assumée. C’est le strict minimum que nous pouvons faire aujourd’hui. Et honnêtement, nous pouvons — et devons — faire beaucoup plus.

Référence

Quijano, A. (2007). « Race » et colonialité du pouvoir. Mouvements, 51, 110-119.


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