Montréal, ce territoire pas si sauvage : flore, boisés et vieilles côtes seigneuriales. De 1535 à aujourd’hui…
Préparation d’un Midi-Géo à l’UQAM
Cette conférence de type Midi-Géo, d’une durée de 20 à 30 minutes, se veut avant tout une promenade géographique, faite pour le plaisir. Même si plusieurs concepts sont déjà connus, l’idée est de repasser ensemble certaines bases territoriales de Montréal, calmement, avec des cartes, des sols, des arbres et un peu d’histoire de terrain.
La conférence propose une lecture de Montréal à travers sa flore, ses boisés, et les grandes structures historiques qui ont façonné le territoire. Elle s’inscrit dans une approche du paysage comme palimpseste, où les traces anciennes ne disparaissent jamais complètement et continuent d’influencer ce que l’on observe aujourd’hui, souvent sans qu’on s’en rende compte.
On commence par une courte parenthèse autour du mythe du territoire « sauvage » à l’arrivée des Européens. À partir d’une carte proposant une vision artistique — et clairement non scientifique — de Montréal en 1535, on rappelle que les premiers Européens à avoir décrit les peuples autochtones n’étaient ni les premiers à les rencontrer ni les mieux placés pour en comprendre l’organisation. Le territoire n’était pas désert, ni abandonné : il était habité, entretenu, structuré. Le paradoxe est bien connu : lorsque Samuel de Champlain constate en 1611 la disparition du village iroquoien d’Hochelaga visité par Jacques Cartier en 1535, il observe un territoire toujours occupé, mais autrement. Les populations sédentaires semblent avoir quitté la zone, laissant place à des groupes plus mobiles. L’île n’est donc pas vide — et rien n’indique que Champlain en ait fait le tour complet avant d’en tirer ses conclusions.
On remonte ensuite beaucoup plus loin dans le temps, avec une courte parenthèse sur la flore présente près du site actuel du stade olympique il y a environ 9 000 ans, ainsi que sur les vestiges de chenaux anastomosés liés au retrait du lac à Lampsilis, notamment à Rivière-des-Prairies et à Pointe-aux-Trembles. Ces formes anciennes du paysage ne sont pas des curiosités abstraites : elles structurent encore aujourd’hui les sols, la végétation et l’hydrologie.
La conférence se déplace ensuite vers la période seigneuriale et la vision des Sulpiciens, en s’attardant au découpage du territoire en « costes », ce vieux terme français qui désigne un mode d’organisation linéaire des terres. À partir de cartes anciennes — notamment celle de Vachon de Belmont (1702) et celle de Jobin (1834) — on comprend mieux pourquoi des boisés étaient conservés au fond des lots, dans l’axe des traits-carrés. Ces boisés ne sont pas des oublis : ils font partie intégrante du système de mise en valeur du territoire.
Enfin, on revient au présent pour voir ce qu’il reste de ces boisés anciens et comment ils se manifestent encore sur le terrain. À partir d’exemples concrets — le Bois-des-Pères, le parc Maisonneuve et certains boisés adjacents — on met en relation la flore, les sols et les héritages fonciers afin de montrer que certaines continuités écologiques traversent les siècles.
La conférence se termine sur un constat simple, mais fondamental : ce qui subsiste aujourd’hui mérite d’être protégé. Les vieux boisés, mais aussi les jeunes friches, sont des acquis écologiques précieux. Il est toujours préférable de conserver ce qui existe déjà plutôt que de miser uniquement sur la plantation. Tout le monde le sait, mais ça vaut encore la peine de le rappeler, encore et encore.
Figure 1. Vision artistique de l’île de Montréal vers 1535.
Cette illustration propose une lecture volontairement interprétative du territoire montréalais au moment de l’arrivée de Jacques Cartier. Elle s’appuie sur les travaux de Monette (2012), Denevan (1992) et Mann (2005), qui rappellent tous, à leur manière, que l’Amérique n’était pas un territoire « sauvage », mais bien un espace habité, entretenu et organisé avant l’arrivée des Européens.
Lorsque Jacques Cartier arrive à Montréal le 2 octobre 1535, il décrit des arrivées massives de canots, des rassemblements de milliers de personnes, des débarquements rapides et coordonnés, des sites fluviaux clairement utilisés comme lieux d’accueil, des champs cultivés, une grande quantité de maïs — incluant des réserves — ainsi qu’un village important inscrit dans un territoire habité et productif. Géographiquement, on peut donc en déduire quelque chose d’assez simple : les berges sont entretenues et permettent de passer aisément, et en grand nombre, du fleuve aux zones d’habitat.
Sur cette illustration, la position des clairières, de certains sentiers et des ruisseaux est inspirée d’une carte du musée Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal (2017). Cela dit, Pointe-à-Callière situe ce paysage vers 1763. Je me suis donc permis de le reculer dans le temps, vers 1535, selon ma propre vision.
L’ajout de plusieurs villages et d’installations éloignées du mont Royal ne repose sur aucun fondement scientifique strict et doit être compris comme un choix symbolique assumé. Il vise à suggérer que l’île de Montréal pouvait être largement habitée et qu’il n’y avait peut-être pas qu’un seul village centralisé. Cette lecture est cohérente avec ce que l’on sait de la mobilité humaine : comme le rappelle Coppens (1999), les populations humaines, même anciennes et parfois semi-nomades, se déplacent fréquemment, de l’ordre de quelques dizaines de kilomètres — sur une ou deux générations. Dans cette optique, la carte peut aussi se lire comme une superposition de plusieurs temps à la fois, plutôt que comme l’instantané figé d’une seule année.
La représentation du mont Royal ainsi que celle de l’oiseau emblématique s’inspirent des descriptions de Lahontan (1703).
Références
Cartier, J. (1999 [1535–1536]). Relations (M. Bideaux, éd., texte établi, annoté et présenté). Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
Coppens, Y. (1999). Le genou de Lucy : L’histoire de l’homme et l’histoire de son histoire. Paris, France : Éditions Odile Jacob.
Coppens, Y. (2010). Le présent du passé : Au cœur de l’évolution humaine. Paris, France : Éditions Odile Jacob.
Denevan, W. M. (1992). The pristine myth: The landscape of the Americas in 1492. Annals of the Association of American Geographers, 82(3), 369–385.
Gates St-Pierre, C. (2007). Compte rendu de Les Iroquoiens du Saint-Laurent : peuple du maïs, de Roland Tremblay. Recherches amérindiennes au Québec, 37(1), 104-106.
Lahontan (1703). Mémoires de l’Amérique septentrionale. Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Mann, C. C. (2005). 1491: New revelations of the Americas before Columbus. New York, NY: Alfred A. Knopf.
Monette, P. (2012). Onon:ta’ : Une histoire naturelle du mont Royal. Montréal, Les Éditions du Boréal.
Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal. (2017). L'île de Montréal 1763 [vue animée présentée dans l’exposition permanente Les Bâtisseurs de Montréal]. Pointe-à-Callière, Montréal.
Tremblay, R. (2006). Les Iroquoiens du Saint-Laurent : peuple du maïs. Montréal, Pointe-à-Callière. Les Éditions de l’Homme.

Commentaires
Enregistrer un commentaire