Île Perry, vieux village de Bordeaux
Première impression : bizarre, cette petite île qui semble avoir été constituée de main d’homme. Le sol de la partie Est semble être du remblai : le terrain est droit, on y a longtemps passé la tondeuse, et le site est colonisé par le peuplier deltoïde (le champion colonisateur de la région montréalaise). J’y observe aussi de rares plantations en lignes bien droites d’espèces indigènes très intéressantes : caryers ovales et ostryers de Virginie (très bon choix !).
Au bout de l’île, toujours vers l’Est, le talus de remblai s’amenuise. Est-ce qu’on serait sur un sol plus ancien ? Devant moi, des structures de roche : étrange. On y voit des traces de dynamitage ancien, même des sortes de marches. Est-ce de la roche en place que l’on a structurée, ou quelque chose de totalement anthropique ?
Vers l’Ouest, il y a un pont piéton, de la même structure que le pont ferroviaire, qui peut vous amener à Laval. Eh ben ! Outre le fort remblai lié à la voie ferrée, vers la pointe Ouest de l’île, le sol redescend et le boisé devient plus clairsemé, avec une flore plus ancienne : de gros érables à sucre et de vieux chênes rouges.
D’ailleurs, le pourtour de l’île est ce qu’il y a de plus intéressant. On y trouve plusieurs vieux arbres, dont plusieurs noyers cendrés (ce qui est très surprenant — voir mon texte sur les parcs des Bateliers et de la Merci), des tilleuls d’Amérique, d’autres gros érables à sucre et un superbe chêne à gros fruits ou bicolore (difficile à identifier en hiver).
Je me dis donc que le pourtour de l’île a été mieux conservé. Est-ce le rivage original de l’île ? Sûrement pas : trop abrupt, rien de vraiment naturel. Mais il faut tout de même admettre qu’il est étonnant d’y observer autant de vieille flore indigène. Le remblai doit être très ancien, sans doute.
Je vérifie tout ça de retour chez moi !
Eh bien ! D’après la carte interactive Parcours Gouin : « L’île fut formée lors du creusage d’un canal d’amenée d’eau par les Sulpiciens. On y construisit le moulin hydraulique du Gros-Sault à la tête des rapides en 1798. » Effectivement, le remblai est très ancien ! Haha ! Mais attention : est-ce que l’on a conçu l’île à partir de hauts-fonds, comme ça a été le cas pour l’île Notre-Dame ?
Il semble que non. D’après Prévost (1997), les aménagements du XIXᵉ siècle — jetée, canal d’amenée du moulin, digues partielles, puis ouvrages hydroélectriques — se greffent sur une île déjà existante. Oui, une île existante… mais déjà modifiée par les Sulpiciens, notamment par le creusage du canal et la stabilisation des berges autour du moulin du Gros-Sault.
Sur le plan de 1914, la longue jetée saute aux yeux. Elle n’est pas décorative. Elle appartient aux terrains de la Montreal Water & Power Company et s’inscrit dans un projet très concret : contrôler les courants, calmer les rapides et fermer partiellement une baie, afin de hausser le niveau de l’eau. L’objectif n’est pas encore l’hydroélectricité au sens strict, mais bien la création d’un réservoir destiné à l’alimentation en eau potable de plusieurs municipalités montréalaises. Le projet sera abandonné, mais la jetée, elle, restera — et avec elle, une transformation de la morphologie de l’île et du paysage du Gros-Sault.
Au départ, cette île fait donc pleinement partie du secteur du Gros-Sault, défini par les rapides, le moulin, les usages hydrauliques et les traversées. Le nom d’« île Perry » viendra plus tard, par usage, à la suite de l’achat du site par un membre de la famille Perry, bien après l’époque sulpicienne.
Fait divers comique : c’est aussi une autre de ces nombreuses îles qui portent le joyeux surnom d’Île aux Fesses… Comme à Drummondville, à Grand-Mère, et ailleurs. Hihi ! Quand on aime baiser dans l’herbe à puce… hahahahahaha !
Références
Arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville (Ville de Montréal). (s.d.). Carte du Parcours Gouin [Carte interactive]. Site Parcours Gouin, géré par le Groupe uni des éducateurs-naturalistes et professionnels en environnement (GUEPE). https://parcoursgouin.ca/carte-parcours-gouin/
Goad (1912–1914). Atlas of the City of Montreal and vicinity: In four volumes, from official plans—special surveys showing cadastral numbers, buildings & lots (vol. 4, plan 350). Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).
Prévost, R. (1997). Le Gros-Sault de la rivière des Prairies. Histoire Québec, 3(1), 35-38. Fédération des sociétés d’histoire du Québec.
Ville de Montréal. (2013). Vues aériennes de l’île de Montréal, 1947-1949 [Jeu de données]. Données ouvertes de la Ville de Montréal.





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