Boisés des parcs des Bateliers et de la Merci, vieux village de Bordeaux

Je regroupe les deux parcs au sein d’un même ensemble écologique. De toute façon, sur le terrain, la limite entre les deux est floue, pour ne pas dire inexistante.


Ma première impression a été assez frappante : j’avais l’impression de marcher dans un vieux parc anglais laissé en friche. C’est-à-dire que, dans le passé, c’était possiblement un parc de grands arbres matures, ponctué de quelques bosquets, où le sous-bois aurait été remplacé par de l’herbe. En poursuivant mes observations, je me rends compte que la majorité des espèces rencontrées sont directement liées à l’érablière montréalaise ancestrale. Et ce qui m’a le plus étonné, c’est la présence massive du noyer cendré. Dans les vieux boisés, c’est normalement une espèce plutôt rare, disséminée ici et là. Or ici, il est partout. Vraiment partout. C’est impressionnant… et en même temps assez triste, puisque la majorité des individus sont malades, affectés par le chancre.

À l’exception de certains secteurs qui ont probablement été de simples pelouses par le passé — aujourd’hui dominés par le peuplier deltoïde — les boisés sont largement contrôlés par l’érable à sucre. Dans les zones laissées en friche, dès qu’il y a un vieux semencier à proximité, on observe une régénération abondante d’érables à sucre. Cela suggère que le sol forestier y est demeuré relativement intact, probablement riche et peu perturbé, avec de nombreux affleurements calcaires. D’ailleurs, selon les panneaux d’interprétation, l’érable noir est aussi présent, une espèce calcicole qui confirme cette hypothèse.


En résumé, on se retrouve par endroits dans un boisé où de grands érables à sucre nous enveloppent, accompagnés de quelques vieux chênes rouges et de noyers cendrés en fin de vie, avec cette étrange impression qu’on a simplement arrêté de passer la tondeuse entre les grands arbres il y a vingt-cinq ou trente ans. Donc, je suis presque certain que cet ancien parc à l’anglaise a été constitué à partir d’un bout de forêt qui était déjà en place.

Je retourne chez moi et je vois ce qu’il en est !

Je cherche, je positionne, je géoréférence des photos aériennes de 1947. Et là… paf ! Haha ! Eh ben ! D’après le Comité écologique du Grand Montréal (2021), c’est l’arrivée du chemin de fer qui transforme ce site en lieu de villégiature à la fin du XIXᵉ siècle ! « Chalets et hôtels prolifèrent et donnent accès à une plage permettant aux Montréalais de passer l’été à la campagne à se détendre. Ceux-ci fuient la chaleur, les odeurs et les épidémies que l’on retrouve en ville. »


Et lorsque l’on regarde les photos aériennes de 1947 du vieux village de Bordeaux, comparées aux images satellitaires récentes, on se demande où sont passés les arbres ??? Bon, les photos aériennes anciennes des Archives de la Ville de Montréal ont été prises à un moment de l’année où les arbres n’ont pas de feuilles ; la canopée ne cache donc pas le sol. Mais tout de même ! Il y avait tellement de bâtiments dans les zones aujourd’hui boisées ! Effectivement, entre environ 1876 et 1947, on observe une forte présence de chalets et d’hôtels.


On distingue bien certaines zones avec de grands arbres, c’est certain, et on perçoit aussi très bien, près de la voie ferrée, un ancien fossé aujourd’hui bien végétalisé. Et c’est précisément à ces endroits que les indices d’une ancienne forêt sont les plus forts. On y rencontre donc des tilleuls d’Amérique, des cornouillers à feuilles alternes, des pruches, quelques rares pins blancs, des caryers ovales, des chênes à gros fruits ou bicolores (difficiles à identifier en hiver), des sureaux du Canada, des amélanchiers du Canada et des ostryers (voilà pour ceux que je n’avais pas encore nommés).


Donc oui, en regardant les photos de 1947, c’est très surprenant de retrouver tout ça. D’où mon hypothèse : ce parc de villégiature aurait été constitué à partir d’un bout de forêt déjà en place. Après la destruction des bâtiments et des infrastructures, les vieux semenciers qui avaient été conservés — issus de l’ancienne forêt — ont recolonisé le site.

Il faudra que j’y retourne au printemps pour voir si certains anciens sols ont été conservés en partie. En tout cas, d’après les panneaux d’interprétation sur le site, il semble que oui ! On serait donc bien devant un vestige de l’ancienne forêt montréalaise, maintenu de façon très morcelée, mais capable de recoloniser l’endroit. Mais attention : certains secteurs sont très anthropisés, où l’on ne retrouve que des espèces introduites. Ce n’est pas parfait, mais le Comité écologique du Grand Montréal semble faire une bonne job pour éliminer les espèces exotiques envahissantes et replanter des espèces indigènes.

Pour finir, notons que « le milieu naturel est dorénavant protégé à perpétuité grâce à la signature d’une entente de conservation entre l’arrondissement, le Comité Écologique du Grand Montréal et la Fondation Hydro-Québec pour l’environnement ». J’y retournerai ! 


Références

Comité Écologique du Grand Montréal. (2021). Parc des Bateliers. https://cegm.ca/projets/parc-des-bateliers/

Pinsonneau, P.-A. (vers 1905). Centre du village – Bordeaux, P.Q. [Photographie]. Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ)

Ville de Montréal. (2013). Vues aériennes de l’île de Montréal, 1947-1949 [Jeu de données]. Données ouvertes de la Ville de Montréal.


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