Deux anecdotes à propos du paysage en 1749 (Voyage de Kalm en Amérique, pierres des champs et castors abondants)

Pendant l’été et l’automne 1749, le botaniste suédois Pehr Kalm visite Montréal. Son récit est bien connu et disponible à BAnQ. J’aimerais simplement mettre l’accent sur deux anecdotes que j’aimerais bien intégrer à ma super carte de Montréal, mais qui risquent d’être difficiles à cartographier, puisqu’elles ne sont pas liées à des endroits précis du paysage. Je les place donc ici en post, en note publique, à voir si ça pourra être utile plus tard.

Pierres des champs abondantes à Montréal (1749)

Pendant ses excursions botaniques, Kalm indique que les champs (et même les bois) de Saut-au-Récollet (Ahuntsic) ainsi que ceux situés entre Ville-Marie et Lachine sont remplis de pierres, et que l’agriculture y commence à peine. Il précise aussi que ces pierres sont utilisées pour construire des murets aux limites des terres. Je savais déjà tout ça, car on me l’avait raconté sur le terrain, mais de le voir écrit noir sur blanc ajoute une preuve historique.


Si vous allez au parc-nature du Bois-d’Anjou, vous verrez encore aujourd’hui de vieux murets de pierres ou de blocs erratiques. Ceux-ci pourraient très bien dater, justement, du milieu du XVIIIᵉ siècle ! Je vous montre quelques photos : je croyais en avoir de plus pittoresques, plus typiques (style Seigneur des Anneaux), mais je ne les ai pas retrouvées… donc j’en ai « volé » une sur le site Alamy.






Pour ce qui est du phénomène qui a amené ces pierres à se déposer dans les champs et les boisés, il y en a plusieurs ! Et parfois, ces fameuses pierres étaient déjà dans le till et remontent à la surface année après année. Je crois que la meilleure vulgarisation de ce phénomène a été écrite par Larry Hodgson, que je vous invite à lire ici.

Il faut comprendre que les glaciers n’avaient pas qu’un seul mode de fonctionnement. Ils n’ont pas seulement avancé pendant une longue période, puis reculé pendant une autre. C’était beaucoup plus complexe, avec des phases d’avancée, de glace active et de retrait, parfois alternées. J’ai donc ajouté un peu d’information à une illustration de P.-A. Bourque, puisque les formes observées sont autant liées à l’avancée (ou à la phase active) qu’au retrait du glacier.


Enfin, je clos le sujet avec cette magnifique épierreuse, ou arrache-pierre, une invention disons relativement récente dans l’histoire de l’agriculture québécoise. On est ici au début du XXᵉ siècle (1937), à Saint-Georges-de-Beauce. Belle machine, belle photo, provenant du fonds Claude Loubier, publiée sur une page du journal En Beauce par Pierre Morin. Il faut peut-être imaginer les plus anciens tirer les grosses roches à l’aide de chaînes et de cordes, avec des bœufs ou des chevaux…


Castors très abondants à Montréal (avant 1749)

Ça aussi, c’est bien connu, et ça fait même partie des lieux communs : le castor devait être abondant, puisqu’on en a tellement tué pour vendre leurs fourrures. Ça semble logique. Mais tout de même, de le lire explicitement, et de constater que c’était vrai même à Montréal, c’est marquant :

« Beaucoup de gens m'ont dit qu'ils se souviennent d'avoir vu, dans leur jeunesse, toutes les rivières près de Montréal, y compris la rivière Saint-Laurent, remplies de castors et de leurs digues ; mais à présent, il faut pénétrer à plusieurs milles dans l'intérieur pour en trouver un seul, tant ils ont été détruits. » (Kalm, 1749)


Très intéressant ! Donc oui, même à Montréal, il y en avait beaucoup. Et on peut déduire que, jusqu’au début du XVIIIᵉ siècle, le castor était abondant sur l’île, y compris dans le fleuve Saint-Laurent. Très instructif.

On m’a déjà dit que certains tracés qui semblent illogiques sur une des cartes de Hopkins (1879) — notamment le lien entre les ruisseaux Molson, De Montigny et des Roches, vers l’actuel secteur des Galeries d’Anjou — pourraient être dus à des aménagements de castors. Oui, peut-être… mais d’après Kalm, les castors sont déjà rares à Montréal en 1749.


Mais bon, ça reste une hypothèse possible : qu’il subsiste encore quelques castors au centre de l’île en 1879. De toute façon, il y en a encore aujourd’hui, mais en très petite quantité. L’hypothèse reste donc là, incertaine, concernant ce lien étrange entre les ruisseaux Molson, De Montigny et des Roches. Un tracé qui sera pourtant repris, même par la Ville de Montréal, sur des cartes de 1958 ! Quand même. Personnellement, je n’ai jamais vu ça dans le paysage, et j’ai de forts doutes sur la compréhension de ce secteur de l’île par Hopkins, puisqu’il y dessine le ruisseau De Montigny comme un vulgaire petit ruisseau très court…

Par contre, je dois admettre que la précision de Hopkins m’a impressionné lors de mon analyse récente de certains boisés à l’Ouest de l’île. Là, vraiment, c’était assez précis ! Est-ce que le travail a été bâclé à l’Est, par manque de temps ? Va savoir…

Une anecdote ne raconte pas tout. Ça ne donne que des indices. Alors merci beaucoup ! On checke ça pour la suite, si ça peut être utile dans les prochaines recherches. À la revoyure !


Référence

Kalm, P. (1880). Voyage de Kalm en Amérique. Volume II (L.-W. Marchand, trad.). Montréal : T. Berthiaume. (Œuvre originale publiée en 1749). BAnQ. 

Commentaires

Articles les plus consultés