15 000 ans pour envahir l’Ancien Monde
J’ai mentionné rapidement, dans le résumé de ma future petite conférence — et de ce qui constituera l’entrée de mon travail de maîtrise — les déplacements fréquents des peuples anciens. Voici quelques citations d’Yves Coppens, grand paléontologue et paléoanthropologue, mais aussi remarquable vulgarisateur scientifique.
L’exemple présenté ici est basé sur les Inuits, un peuple arrivé relativement tardivement dans l’Arctique canadien et du Groenland et qui n’entretient aucun lien culturel direct avec les Iroquoiens, beaucoup plus au sud. D’ailleurs — et cela demeure hypothétique — il s’agit de populations qui auraient emprunté des trajectoires très différentes, à des époques éloignées, avant de se retrouver sur le continent américain. Malgré tout, il me semble que cet exemple permet d’éclairer plusieurs réalités anciennes plus générales.
« Quant au fonctionnement de cette bougeotte, je l’imagine assez voisine de ce que j’appellerais le modèle inuit : Robert Gessain et Paul-Émile Victor, qui étaient au Groenland dans les années 1930, me disaient que les bonnes années de bonne alimentation et de moindre mortalité consécutive, les petits groupes eskimos grandissaient en effectif jusqu’à un certain nombre-seuil au-delà duquel le territoire normalement accessible ne suffisait plus à nourrir tout le monde ; un petit groupe — une famille ou deux — se détachait alors du groupe d’origine, s’en allait s’établir cinquante kilomètres plus loin, s’y développait plus ou moins vite jusqu’à atteindre le même seuil que précédemment et essaimer à son tour. »
Coppens fait ensuite un parallèle — peut-être audacieux — en appliquant ce modèle à l’humanité pré-sapiens, encore largement cantonnée à l’Afrique (là encore, il s’agit d’hypothèses) :
« Le déploiement des premiers Hommes a pu se faire ainsi, avec des accélérations les bonnes années dans les bons terrains, des ralentissements lors de conditions moins bonnes et des retours en arrière, même, sans doute, certaines fois. Mais après tout, si l’on ne compte que 50 kilomètres de progression par génération, on obtient le chiffre modeste de 15 000 années pour aller de l’Afrique orientale aux limites les plus extrêmes de l’Europe et de l’Asie, et 15 000 années ne représentent même pas l’optimum de résolution (marge d’erreur) de n’importe laquelle des datations absolues aujourd’hui utilisées pour estimer les âges de cette tranche de temps de 2 à 3 000 000 d’années. »
Donc, à peine 15 000 ans pour conquérir l’Ancien Monde. À l’échelle de l’histoire humaine, c’est rien ! C’est d’ailleurs ainsi que Coppens ouvre son livre Le genou de Lucy :
« Depuis que l’Homme est conscient, ce qu’il est devenu entre 3 500 000 et 2 500 000 ans, il est atteint de cette angoisse de savoir d’où il vient, où il va et ce qu’il est. Tous les mythes d’origine de toutes les sociétés humaines ont, depuis, tenté de réduire cette angoisse en essayant d’y répondre. »
Ça ne donne pas des frissons, tout ça ? Une conscience de trois millions d’années ! Bon, pour ce qui est des déplacements, Coppens ne poursuit pas son hypothèse vers l’Amérique… C’est un petit livre que je vous recommande, pas très cher, facile à lire et surtout fascinant !
Référence
Coppens, Y. (1999). Le genou de Lucy : L’histoire de l’homme et l’histoire de son histoire. Paris, France : Éditions Odile Jacob.




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