Les arbres du mont Royal en 1940

Je vous offre aujourd’hui le texte intégral de l’inventaire le plus complet et le plus ancien de la forêt du mont Royal. Si vous en connaissez d’aussi précis et de plus ancien, dites-le-moi avec les bonnes références, c’est ce que je cherche ! À reconstituer la forêt précoloniale montréalaise. C’est un texte du frère Cléonique-Joseph, éminent botaniste et proche collaborateur du frère Marie-Victorin, paru dans le journal Le Devoir du 30 novembre 1940. J’ai ajouté quelques notes entre crochets au texte, et je ne vous le présente pas en italique pour une meilleure lecture. Pour ce qui est des notes de terrain, nous avons les mêmes ! J’ai moi aussi senti que les boisés du mont Royal sont très aérés, très espacés, avec un sous-bois appauvri, et ça semblait déjà le cas en 1940 ! Moi, j’arrive à la conclusion que c’est dû à un piétinement outrancier, mais le frère Cléonique-Joseph arrive à d’autres conclusions. On note aussi la disparition lente et graduelle des conifères sur le mont Royal. J’ajouterais que c’est le cas partout à Montréal. Pour ce qui est des propositions de plantations de Cléonique-Joseph : je ne suis pas du tout d’accord, ce sont presque toutes des espèces introduites. Et dernière note très intéressante sur la conclusion : il semble que dans les années 1940, on avait déjà la mentalité de « à quoi bon faire quelque chose de bien de son vivant si on n’en verra jamais le résultat ? » L’égoïsme des générations ne date pas d’hier…


« Au temps des premiers colons qui s’établirent ici, le mont Royal devait être couvert d’un épais manteau d’arbres, glorieuse livrée qui, dans la suite, fut graduellement entamée, découpée, sillonnée de rues, voire même, parfois, outrageusement dilapidée. Bien qu’on ait, par endroits, comblé des vides ou bordé des chaussées avec des sujets de pépinières, on n’a point redonné au mont sa primitive splendeur. La part de la forêt y diminue constamment ; et, aujourd’hui, au-dessus de la cote d’altitude de 300 pieds, on ne compte plus guère que 80 000 arbres adultes [Inventaire dendrologique du mont Royal, par l’auteur. Non édité.], soit, en moyenne, 45 par acre, dont un très petit nombre atteignent 150 ans avec un port un peu imposant, et une multitude malheureusement, pour diverses causes, sont mal poussés et souffreteux ; et il y en a de morts en étant. »

« Cependant, telle qu’elle nous reste, cette population est intéressante, et son étude très instructive. Elle comprend environ 130 espèces, variétés et hybrides, appartenant à 46 genres et 22 familles. Les genres représentés par au moins 500 houppiers sont indiqués dans le tableau ci-dessous :

Érable (Acer) : 13 espèces, variétés et hybrides, 23 758 individus

Chêne (Quercus) : 3 espèces, variétés et hybrides, 12 887 individus

Bouleau (Betula) : 4 espèces, variétés et hybrides, 9 809 individus

Tilleul (Tilia) : 2 espèces, variétés et hybrides, 7 520 individus

Peuplier (Populus) : 24 espèces, variétés et hybrides, 5 078 individus

Frêne (Fraxinus) : 4 espèces, variétés et hybrides, 4 863 individus

Orme (Ulmus) : 4 espèces, variétés et hybrides, 4 352 individus

Ostryer (Ostrya) : 1 espèce, variété ou hybride, 2 340 individus

Robinier (Robinia) : 2 espèces, variétés et hybrides, 1 719 individus

Aubépine (Crataegus) : 8 espèces, variétés et hybrides, 1 693 individus

Cerisier (Prunus) : 3 espèces, variétés et hybrides, 1 159 individus

Noyer (Juglans) : 1 espèce, variété ou hybride, 825 individus

Caryer (Carya) : 2 espèces, variétés et hybrides, 797 individus

Pin (Pinus) : 5 espèces, variétés et hybrides, 609 individus »

« Le massif forestier proprement dit est constitué principalement par l’érable à sucre (19 486), le chêne boréal [chêne rouge] (12 878), le bouleau blanc [à papier] (9 396), le tilleul d’Amérique (7 520), le frêne blanc (4 798), l’orme blanc [orme d’Amérique] (3 247), l’ostryer des Carolines [de Virginie] (2 340), l’orme rouge (998), le noyer cendré (825), le caryer cordiforme (695), l’érable rouge (618), et le cerisier tardif (541). Les résineux qui sont venus spontanément n’occupent que certaines portions restreintes où ils font d’ailleurs figure très secondaire, ou bien sont en régression évidente, même à la veille de disparaître. Quoique très importants par leur nombre (16% du total), les peupliers sont rarement incorporés à la futaie continue. On les rencontre surtout en bouquets de grandeur variable, la plupart du temps bien tranchés, soit à la périphérie, soit dans des sites dégagés, soit dans des enclaves où ils sont menacés d’être étouffés. Le robinier est à peu près dans le même cas ; ainsi en est-il encore des cenelliers [aubépines], des vinaigriers, etc., dont les dumétums [buissons] couvrent des dos arides, des talus détritiques, des sols en friche. »

« Ici, en résolvant ses problèmes sylvatiques, la nature met plus ou moins en échec les trouvailles synécologiques des naturalistes. On trouve la plupart des espèces principales dans toutes les situations, mais elles abondent dans certaines stations, dessinant ici et là une zonation assez vague. Le frêne, le caryer, le tilleul, l’orme rouge, sont plus serrés sur quelques pentes ; l’orme blanc [orme d’Amérique] et l’érable argenté sont mieux en bas ou dans les dépressions ; l’érable à sucre domine généralement de mi-plan aux sommets, en particulier sur l’humus granuleux qui revêt les calcaires, tandis que le chêne [rouge] est roi sur les hauteurs et sur les sols rouges, où il cède rarement sa place à l’ostryer. Quant au bouleau blanc [à papier], il croît en groupes assez compacts en plusieurs points, mais, par ailleurs, vous le trouvez très généralement disséminé, par petites troupes ou par unités solitaires. »

« Le mélange des essences, leur éparpillement, la présence occasionnelle à des points insolites de telle ou telle espèce, comme le hêtre, le caryer ovale, etc., tiennent à plusieurs causes. Le caractère très ouvert de la plus grande partie de la forêt, sa faible largeur actuelle, sa discontinuité, la forte ventilation qui y règne, les écureuils, les oiseaux, en même temps qu’une teneur suffisante en calcaire dans tous les sols, contribuent à la distribution erratique en question. Ensuite les arbres les plus nombreux sont ceux qui se reproduisent le mieux même sous les autres, et donnent lieu à quelques formations presque pures ; érablières, chênaies, boulassières [bétulaies]. Le tilleul est toujours associé à d’autres types, souvent au chêne, à l’orme rouge, à l’érable à sucre, et au caryer. Malgré sa grande facilité de reproduction, il ne fournit pas de futaies pures. Il est faible sur tronc, même assez veule en venue serrée, ou en cépée, se casse facilement sur souche ou se déracine d’une pièce et, après les ouragans, donne le plus fort pourcentage des chablis. Les associés plus robustes le supplantent. Le hêtre, lui, a un meilleur avenir. Particulièrement tolérant et tenace, il croîtrait dans la plupart des sous-bois si on ne les nettoyait. »

« La forêt du mont Royal est loin d’avoir complété son évolution ; les groupements qu’on y remarque ne sont point stables ; des phases distantes dans le cycle évolutif général se voisinent ou se compénètrent, de sorte qu’il en résulte un malaise génétique qui se traduira encore par beaucoup de remaniements, avant que l’équilibre ne soit atteint. Bien que dans l’état actuel des choses, elle ne puisse se développer librement, elle montre un dynamisme encore capable de grand essor. On peut facilement constater, par exemple, que, reculée dans certains quartiers, elle a envahi des jardins à d’autres points, étouffé des taillis ici et là, passé par-dessus des brosses qui la bordaient ou des étangs qui la tenaient en accul, et qu’elle recouvrirait bientôt carrières et talus si on la laissait libre. »

« Outre ce pouvoir d’expansion, on peut noter la facilité d’adaptation de nombreuses formes introduites et les réactions qu’elles suscitent dans les éléments indigènes, les cas d’hybridation naturelle offerts par les cenelliers [aubépines] et les peupliers et d’autres phénomènes comme cette alternance morphologique présentée par un tremble d’Outremont qui change de feuillage tous les ans, revêtant telle année les feuilles de la variété magnifica [Populus tremuloides var. magnifica ?], telle autre année celle du type, telle autre encore celles d’une variété intermédiaire (!). »

« D’autre part nous ne pouvons pas ne pas déplorer la régression plus ou moins rapide en forêt et la disparition à brève échéance du pin blanc, de la pruche, de l’épinette blanche, du sapin, du cèdre (Thuja), du marronnier à fleurs jaunes, du charme, du bouleau gris et d’autres. Désirons au moins que ces espèces disparaissantes soient replantées en grand nombre. Judicieusement serties dans le massif général, elles pourraient en augmenter le décor et y mettre la note de la forêt laurentienne qui y manque. »

« Exprimons encore un désir. Que ce don de la nature soit conservé, entretenu, amélioré. Que les lieux vagues soient reboisés et que les lots inoccupés ou désertés soient rachetés et plantés de sortes variées et riches. Pourquoi toujours tel érable le long des chemins ? Certaines régions ne pourraient-elles pas, grâce aux compétences de nos paysagistes et de nos sylviculteurs, être artistiquement peuplées de cimiers qui fleurissent, et parfument leur habitat : marronniers, catalpas, chicots, robiniers, féviers, cerisiers, pruniers, etc., ou vous captivent par la beauté de leur parure ou de leur architecture ? Plantons, et plantons encore. Il y a de la place. Puis, donnons de la densité à cette sylva ; laissons croître des fûts élancés et majestueux, des ramures puissantes. Donnons du ton à ces bois qui ne savent plus chanter parce qu’ils sont trop maigres, trop parcs, trop terre-à-terre ; qui ne savent plus, dans le vent, nous retenir par le jeu de leurs grandes orgues. »

« Et pourquoi pas ?... Le mont Royal deviendrait alors le plus magnifique lieu de plaisir, de repos, de méditation, de recherches qu’une ville peinante, affairée et intellectuelle comme la nôtre puisse souhaiter ; il mériterait d’être appelé, ce qu’il devrait être, en effet, l’arborétum de Montréal. On me dira peut-être : À quoi bon planter, à quoi bon nous mettre en frais d’embellir et d’enrichir le mont Royal ? Nous ne jouirons pas de ce que nous préparerons, nous n’entendrons pas les mugissements de l’aquilon à travers ces galeries et ces voûtes dont vous rêvez. À quoi je répondrai : Nous vivons aujourd’hui, nous vivons demain ; il n’y a pas de temps pour l’âme d’un peuple ! »

Référence

Cléonique-Joseph, Frère. (1940, 30 novembre). Les arbres du mont Royal. Le Devoir, p. 14. BAnQ.

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