Forêt de Senneville : chronique d’un urbanisme anachronique (1930–2026)

Le grand fourre-tout toponymique de la « forêt de Senneville » englobe un territoire passablement étendu : une partie de l’arboretum Morgan, une réserve naturelle au nord de la 40 (près du complexe funéraire Belvedere) et, au sud, le secteur du parc municipal pour lequel le village a signé une garantie de conservation de 40 ans. Historiquement, selon les cartes de Hopkins de 1879, on piétine ici les anciennes terres de C.C. Tunstall et P. Helly. 


Mais ne vous y trompez pas : ce qui a l’air d’un beau tapis vert homogène vu du ciel n’est qu’un patchwork de friches, de vieux boisés morcelés et de reliques de haies agricoles. Des lopins de terre qui, pour certains, profitent d’un zonage résidentiel ou industriel bien commode pour la spéculation. 

Juste au nord de l’école secondaire Saint-Georges subsiste pourtant une magnifique forêt mature, bien aérée, épargnée par les espèces exotiques envahissantes et riche en chênes rouges, érables à sucre et caryers cordiformes centenaires. Le genre de joyau qu’on s’attendrait à sanctuariser. Ben voyons donc ! Le village de Senneville a visiblement préféré sacrifier une partie du lot pour y implanter un quartier cossu destiné à une élite monétaire. 


Sur le terrain, la surprise est totale. Est-on en 2026 ou coincé dans une boucle temporelle des années 1960 ? À voir les promoteurs et les municipalités s’acharner à raser nos forêts ancestrales pour pondre des projets domiciliaires d’une laideur insipide, j’ai l’impression qu’on nous rejoue la grande épopée de l’urbanisme bulldozer, sans vision, sans pitié pour le patrimoine naturel et avec la même subtilité qu’une autoroute à six voies. Faut croire qu’on n’est jamais sortis des sixties

En poussant un peu plus au nord de ce futur chantier destructeur, on tombe sur une frênaie en phase terminale, décimée par l’agrile du frêne. Rien de bien mystérieux : en 1930, le secteur était cultivé ; les frênes ayant colonisé les terres à l’abandon, la boucle est bouclée. 

Plus haut encore, près de la Caserne 51, un autre fantôme de l’agriculture d’antan émerge au milieu des espèces exotiques envahissantes : une ancienne haie d’ormes d’Amérique. Par succession, ces rescapés témoignent de l’ancien monde agricole. Enfin, témoignaient, puisque la graphiose (ce que l’on nommait à tort la maladie hollandaise de l’orme) s’est visiblement occupée de décimer toute la colonie avec un enthousiasme non dissimulé. 

Le secteur officiel et ses érablières 

La portion la plus civilisée — celle dotée de sentiers officiels accessibles par le parc de Senneville — a au moins le mérite de préserver un authentique peuplement écoforestier. D’après Forêt ouverte, on se promène ici dans une érablière sucrée à caryer cordiforme, flanquée d’environ 40 % de frênes (rouges et noirs), 20 % d’érables rouges et 10 % d’érables argentés. 

Mon inventaire y recense aussi de l’ostryer de Virginie, quelques hêtres centenaires, du bouleau jaune, du noyer cendré et du charme de Caroline. C’est déjà ça de pris avant que quelqu’un décide d’y tracer un chemin d’accès en pavé uni. 

Le cas des caryers ovales et le massacre de l’A-40 

La palme de l’extraordinaire revient toutefois à l’extrême ouest, dans un secteur partiellement zoné industriel. On y observe exactement le même phénomène qu’au boisé Terra Cotta à Pointe-Claire : une antique haie agricole littéralement remplie au ras bord de caryers ovales (ou caryers à noix douces), dont certains spécimens affichent allègrement cent ans au compteur. J’en ai dénombré plus de 50. Bon, je n’ai pas inventé l’eau chaude, une équipe qui semble liée au chantier du nouveau pont de l’Île-aux-Tourtes était passée avant moi (rubans de balisage à l’appui, gracieuseté probable de Nadeau Foresterie). Le secteur, possiblement établi en partie sur de très vieux remblais anthropiques, mériterait d’ailleurs qu’on y regarde de plus près côté sols. C’est soit ça, soit une dune de sable, souvenir d’une mer froide post-dernière glaciation. 


Et que dire de l’extrémité nord, collée sur l’autoroute 40 ? Le fameux Groupe Nouveau Pont Île-aux-Tourtes y a joyeusement massacré une portion pour élargir le bitume. Résultat : un paysage de chênes bicolores, de caryers ovales rescapés et de zones humides transformées en terres arides aux fougères grillées par le soleil. Forcément, maintenant que la canopée a été scalpée pour faire place à une autoroute où l’on file à pleine vitesse en revenant de son chalet — chalet qui, soit dit en passant, contribue lui aussi à décimer les forêts ancestrales des Laurentides ou de Lanaudière à coups de constructions surdimensionnées tout droit sorties d’un rêve à l’américaine saison Netflix 2026 —, la biodiversité fait ce qu’elle peut. 

Vraiment, on vit une époque fantastique ! 



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