Le corridor vert de l’Est : entre vision territoriale et annonce politique

Analyse d’un projet d’aménagement

Introduction

Les projets urbains ne sont jamais aussi simples que ce que l’on voit dans les médias. Une carte, un tracé, quelques phrases bien choisies dans un communiqué, et soudain un projet semble déjà exister. En réalité, dans la plupart des cas, ce qui est annoncé n’est souvent qu’un premier geste politique : une intention, un jalon, parfois même seulement une manière d’occuper l’espace médiatique.

Le corridor vert de l’Est de Montréal en est un bon exemple. Le 1er octobre 2025, la Ville de Montréal annonce officiellement les « premiers jalons » d’un corridor vert reliant la Rivière-des-Prairies au parc de la Promenade-Bellerive. L’idée est de créer un axe piétonnier et cyclable reliant plusieurs espaces verts importants de l’est de l’île (Ville de Montréal, 2025, 1er octobre).

Sur papier, le projet est ambitieux : à terme, il pourrait former un corridor écologique et récréatif d’environ 17 kilomètres reliant plusieurs grands parcs, dont le parc-nature du Ruisseau-De-Montigny et le parc-nature du Bois-d’Anjou (Ville de Montréal, 2025, 1er octobre). Mais lorsqu’on regarde de plus près la documentation disponible, on réalise rapidement que ce qui est annoncé n’est pas encore un projet d’aménagement complet. Ce qui est annoncé, en réalité, c’est surtout une entente politique et foncière permettant de réserver certains terrains pour un projet futur.

La nature réelle du projet annoncé

La Ville de Montréal et la Ville de Montréal-Est ont conclu une entente permettant de sécuriser environ 13,1 hectares de milieux naturels afin de faciliter la création future du corridor (Ville de Montréal, 2025, 1er octobre). Ces terrains représentent environ l’équivalent de dix terrains de football. Autrement dit, le projet annoncé consiste surtout à mettre certains terrains de côté, afin de ne pas les perdre dans le processus normal de développement urbain. Un autre élément important de cette annonce concerne une entente avec l’entreprise Sobeys pour la construction d’un supermarché dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Cette entente permettrait l’acquisition de terrains nécessaires pour une portion du corridor dans le secteur sud (CRE-Montréal, 2025, 15 octobre). On est donc très loin d’un projet d’aménagement complet. Il n’y a pas encore : de budget annoncé, d’échéancier précis, de plan détaillé d’aménagement


Un projet qui s’inscrit dans une vision plus large

Le corridor vert de l’Est ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans une vision beaucoup plus large de transformation écologique de Montréal, notamment dans le Plan d’urbanisme et de mobilité 2050 (Ville de Montréal, 2025, 16 juin). Dans ce plan, la Ville prévoit notamment : verdir environ 40 % du territoire et développer plus de 70 km de corridors verts sur l’île.

Le corridor de l’Est serait donc l’une des pièces de ce réseau écologique à long terme. C’est là que le projet devient intéressant. Ce qui est annoncé en octobre 2025 n’est pas vraiment un projet isolé. C’est plutôt une petite pièce d’un projet territorial beaucoup plus vaste, qui pourrait prendre dix ans ou plus à se réaliser.


Les défis de gestion du projet

Même à ce stade très préliminaire, plusieurs défis apparaissent déjà.

Le défi du territoire : L’est de Montréal est un territoire complexe. On y trouve une forte présence industrielle, des infrastructures lourdes et un tissu urbain fragmenté. Créer un corridor vert de 17 km dans un tel contexte n’est pas simple. Il faut négocier avec de multiples propriétaires, ajuster les tracés et parfois accepter des compromis.

Le défi politique : Les projets urbains vivent aussi au rythme des cycles politiques. Un exemple récent le montre bien. En février 2026, un projet de changement de zonage, qui semble lié à l’entente avec Sobeys, dans Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, a soulevé des inquiétudes quant à l’avenir d’une portion du corridor vert (Chartrand, 2026, 19 février). Ce genre de décision rappelle que les projets urbains ne sont jamais entièrement sécurisés. Entre les intentions politiques, les intérêts économiques et les réalités foncières, un projet peut évoluer rapidement, ou pas...

Une lecture plus critique

Dans le cas du corridor vert de l’Est, le CRE-Montréal présente l’annonce comme une étape prometteuse vers sa mise en place, tout en soulignant plusieurs enjeux qui devront être précisés lors des phases suivantes de réalisation (CRE-Montréal, 2025). 

L’administration de Projet Montréal avait au moins le mérite de s’inscrire dans une vision territoriale à long terme, comme en témoigne l’élaboration du PUM 2050. On peut critiquer cette approche technocratique et parfois un peu utopiste, mais elle reposait tout de même sur une idée simple : planifier la ville avec une vision, qui ne faisait pas l’unanimité, certes, mais qui proposait tout de même une véritable vision verte (mais technocratique)...

Le problème, c’est que ces projets restent fragiles. Une décision de zonage, un changement d’administration ou la pression d’un promoteur peuvent rapidement modifier l’équilibre du projet. Et dans une ville où le développement immobilier avance vite, les corridors verts sont souvent les premiers à être relégués aux oubliettes.

Budget

Même si ce projet-là n’a pas de budget annoncé, d’autres corridors verts montréalais ont déjà été évalués à plusieurs dizaines de millions de dollars. Par exemple, un corridor vert ailleurs sur l’île (Bois-de-Saraguay > parc Angrignon) a été estimé à environ 50 M $ (Hydro-Québec, 2020, 7 décembre).

Aujourd’hui, ce qu’il reste du projet

L’article d’EST Média apporte quelques précisions sur ce qui serait conservé dans le secteur du parc Carlos-D’Alcantara (aux alentours de la zone visée par l’entente avec Sobeys) du corridor vert de l’Est. Selon l’administration municipale, le corridor serait maintenu avec une largeur d’environ 15 mètres, comme prévu initialement. Le projet inclurait également l’aménagement d’une zone tampon de verdure d’environ 10 mètres entre un CPE et la zone commerciale adjacente. L’arrondissement mentionne aussi des discussions avec la Société d’habitation et de développement de Montréal (SHDM) afin d’acquérir certains terrains pour agrandir le parc Carlos-D’Alcantara. Toutefois, certains intervenants soulignent qu’un corridor d’une largeur de 15 mètres correspondrait davantage à une promenade verte qu’à un véritable corridor écologique. Par ailleurs, l’article indique que certains secteurs du projet ne disposent pas encore d’un plan précis, ce qui laisse entendre que plusieurs aspects du corridor restent encore à définir (Chartrand, 2026, 19 février).

Conclusion

Plusieurs éléments essentiels du projet demeurent inconnus : budget, échéancier, livrables et responsables. On ne connaît pas non plus le tracé exact du corridor ni les emprises foncières nécessaires. La largeur évoquée d’environ 15 mètres soulève aussi des questions quant à sa réelle fonction écologique. Enfin, la réalisation du projet dépendrait de plusieurs acteurs, notamment Sobeys, la SHDM et différentes municipalités. Comme le montre le graphique ci-dessous, le projet se situe dans la phase d’analyse de faisabilité, à un niveau encore important de risques potentiels. Avec la nouvelle administration d’Ensemble Montréal, est-ce que le projet verra le jour ou sera-t-il mis sur les tablettes ? En sachant qu’il faudra investir du temps et de l’argent pour amorcer la phase de planification… Préféreront-ils plutôt patcher des trous dans l’asphalte ?



Références

Chartrand, M.-H. (2026, 19 février). Un changement de zonage controversé dans MHM. EST Média Montréal. https://estmediamontreal.com/changement-zonage-controverse-mhm/

Conseil régional de l’environnement de Montréal (CRE Montréal). (2025, 15 octobre). Premiers jalons du corridor vert de l’Est : un pas vers une mobilité active et durable. https://www.cremtl.org/fr/publications-details/premiers-jalons-du-corridor-vert-de-lest-un-pas-vers-une-mobilite-active-et-durable

Hydro-Québec. (2020, 7 décembre). Création d’un nouveau corridor vert de près de 27 km entre le parc-nature du Bois-de-Saraguay et le parc Angrignon. Hydro-Québec. https://nouvelles.hydroquebec.com/nouvelles/communiques/montreal/creation-dun-nouveau-corridor-vert-de-pres-de-27-km-entre-le-parc-nature-du-bois-de-saraguay-et-le-parc-angrignon.html

Journal Métro. (2025, 1er octobre). Montréal inaugure les premiers jalons du corridor vert de l’Est. https://journalmetro.com/local/mercier-hochelaga-maisonneuve/3202277/montreal-inaugure-les-premiers-jalons-du-corridor-vert-de-l-est/

Ville de Montréal. (2025, 16 juin). Plan d’urbanisme et de mobilité 2050 (PUM 2050). Ville de Montréal. https://mtl.ged.montreal.ca/constellio/?collection=mtlca&portal=REPDOCVDM#!displayDocument/00000117282

Ville de Montréal. (2025, 1er octobre). Premiers jalons du corridor vert de l’Est : un grand pas vers une mobilité active et durable. Cision Canada. https://www.newswire.ca/fr/news-releases/premiers-jalons-du-corridor-vert-de-l-est-un-grand-pas-vers-une-mobilite-active-et-durable-890957003.html


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