Le mythe du territoire « sauvage » à l’arrivée des Européens
Les conversations sont, bien souvent, absolument fascinantes. Je vois parfois des yeux ébahis, parfois même de l’incrédulité, quand j’explique que le territoire était organisé à grande échelle lorsque les « premiers » explorateurs arrivent dans nos contrées.
Et je comprends très bien cette réaction. Moi-même, avant de lire Monette il y a une dizaine d’années, mon imaginaire — semblable à celui de la majorité, et probablement nourri par un enseignement ancien empreint de colonialisme — fonctionnait ainsi : lorsque Jacques Cartier arrive à Montréal, oui, il y a un village. C’est vaguement entretenu dans ce secteur. Mais pour le reste, c’est sauvage. C’est presque vierge. C’est la wilderness. C’est la nature intacte !
C’est presque un mythe fondateur. Un mythe qui fait presque dire que le territoire pouvait être pris, utilisé, puisqu’il y avait peu de gens de toute façon. Les Premières Nations seraient cantonnées dans de petites bourgades, tandis que le reste du territoire serait vierge, dense, presque inaccessible sans outillage — comme dans un vieux film se déroulant dans la forêt amazonienne, avec des éclaireurs munis de machettes.
Eh bien oui, c’est exactement ça : un p’tit film simplifié. Un mythe que l’on va démonter.
Il y a plusieurs choses à regarder. D’abord, l’arrivée de Jacques Cartier, qui n’était vraiment pas le premier « Blanc » à naviguer sur le Saint-Laurent. Ensuite, le territoire organisé par les Premières Nations, où l’on pouvait « galoper à cheval parmi ces bois dans tous les sens » (John Smith, 1606, cité par Monette, 2012). Puis, les estimations démographiques, et enfin le déclin de la population et les hypothèses qui l’expliquent.
Jacques Cartier se fait recevoir — 2 octobre 1535
Lorsque Jacques Cartier arrive à Montréal, il décrit des arrivées massives de canots, des rassemblements très nombreux, des débarquements rapides et coordonnés, ainsi que des sites fluviaux clairement utilisés comme lieux d’accueil. On peut donc en faire une déduction géographique : les berges sont entretenues, et il est possible de passer aisément du village au fleuve en grand nombre (eh oui, j’ignore ici l’hypothèse selon laquelle il serait arrivé par la rivière des Prairies). Cartier parle aussi de champs cultivés, de maïs en grande quantité (et même de greniers pour ce dernier), d’un village important et d’un territoire habité et productif.
« Et quand nous fûmes arrivés près d’icelle ville, plus de mille personnes vinrent au-devant de nous, tant hommes que femmes et enfants, avec plusieurs canots, nous faisant grande chère et réjouissance. »
« Et au milieu d’icelle ville est une montagne, laquelle est cultivée tout autour, et fort fertile. Nous la nommâmes mont Royal. » (Cartier, 1535)
Les Premières Nations de l’île de Montréal n’en étaient possiblement pas à leur première rencontre avec des Européens, ou du moins, elles étaient probablement conscientes que des étrangers naviguaient déjà sur le fleuve. D’après Monette :
« Les Français sillonnaient l’estuaire du Saint-Laurent depuis quelques décennies lorsque Cartier a été mandaté pour faire de ces régions d’Amérique du Nord des possessions de son roi : “ce païs a esté premierement descouvert par les Français breton en l’an 1504, depuis ils n’ont cessé de le frequenter”, lit-on dans les pages d’ouverture de la première Relation des Jésuites, de 1611, écrite par le père Pierre Biard. Quand le navigateur a entrepris de remonter le fleuve, les Indiens du Labrador et de la Gaspésie étaient en contact avec des Français depuis au moins une trentaine d’années et côtoyaient depuis plusieurs générations les marins de diverses origines européennes qui pêchaient la morue et chassaient le béluga dans les eaux du golfe. » (Monette, 2012)
Le territoire organisé par les Premières Nations
Poursuivons encore avec Monette, qui cite notamment Jacques Cartier. Et ici, il faut prendre ça au sens large, au sens géographique de l’est de l’Amérique du Nord. On parle de contrées qui, à l’époque, n’étaient pas séparées politiquement par les Blancs, mais qui étaient liées culturellement, par des pratiques, des usages et une manière commune d’habiter le territoire.
Pour ce qui est de l’entretien intensif du territoire, Monette écrit :
« Les Indiens de la côte atlantique se servaient eux aussi du feu pour ouvrir dans leurs bois les clairières nécessaires à l’établissement de leurs villages et à la culture des Trois Sœurs. Cartier l’a constaté en parcourant l’île de Montréal, et le fait est confirmé par de nombreux témoignages issus de la plume des premiers colons britanniques : les forêts de la côte est de l’Amérique du Nord étaient sillonnées de sentiers et ponctuées d’importantes éclaircies. »
Puis, plus loin :
« Au moment de la découverte du continent par les Européens, ces bois n’étaient pas des jungles impénétrables : ils ressemblaient plutôt à un vaste parc plus ou moins embroussaillé. Edward Johnson témoignait, en 1633, de ce qui lui apparaissait comme la chance proprement providentielle dont profitaient les premiers agriculteurs blancs : “après avoir abattu les bois, ils clôturent des champs de maïs, le Seigneur ayant allégé leurs labeurs grâce aux feux que les Indiens mettent fréquemment aux bois (afin de faciliter leur chasse hivernale de venaison et d’ours), ce qui, en de nombreux endroits, espace les arbres comme dans nos parcs d’Angleterre.” »
En 1637, Thomas Morton estimait lui aussi que les forêts de la côte atlantique étaient devenues, grâce aux brûlis des Indiens, aussi clairsemées que les parcs anglais : « Les arbres poussent ici et là comme ils le font dans nos parcs, et rendent la contrée très belle et spacieuse. »
Monette cite également le père Andrew White, qui notait en 1633 :
« Les rives du Potomac étaient parsemées de superbes bosquets d’arbres, lui semblant avoir été aménagés par quelqu’un, espacés de telle façon que vous pouvez faire circuler sans encombre un chariot de quatre chevaux au milieu de ces arbres. »
Enfin, il ajoute :
« Des centaines, des milliers d’années d’expérience du territoire ont permis aux Premières Nations de définir les itinéraires les plus appropriés pour leurs déplacements. Les tracés de ces sentiers étaient tellement bien adaptés aux accidents du paysage que les routes percées par les Blancs au cours des siècles suivants se confondent souvent aux pistes qu’empruntaient les Indiens. Les principales autoroutes de la Nouvelle-Angleterre traversent les vallées et contournent les montagnes du Vermont et du New Hampshire selon des parcours reproduisant celui des sentiers séculaires des Amérindiens. » (Monette, 2012)
Ce que l’on lit ici, c’est un territoire habité, compris, analysé et structuré. On est très loin d’un territoire « sauvage ». Ça le deviendra malheureusement, graduellement — et on va tenter de comprendre pourquoi un peu plus loin. Mais avant ça, passons aux statistiques.
Estimations démographiques
Lorsque Jacques Cartier arrive en Amérique, les trois Amériques sont peuplées depuis fort longtemps. On estime alors la population à environ 60 millions de personnes. On y parlait plus de 900 langues (Tremblay, 2006).
Voici, plus en détail, les groupes iroquoiens au moment de l’arrivée des Européens, d’après une carte tirée du livre Les Iroquoiens du Saint-Laurent de Roland Tremblay. À Montréal, Jacques Cartier rencontre ce que l’on nomme aujourd’hui les Iroquoiens du Saint-Laurent. Cette vaste zone — du Saguenay, en passant par Montréal, jusqu’aux lacs Ontario et Érié — est habitée par 25 nations iroquoiennes, dont on estime la population à environ 120 000 personnes.
Comme on peut le constater, le territoire était bel et bien habité. Les nations étaient présentes, connaissaient finement leur milieu et occupaient un territoire structuré, organisé et pratiqué à grande échelle.
Déclin de la population
Malheureusement, il y a bel et bien eu un déclin de population chez les Premières Nations, et c’est peut-être là que le mythe s’inscrit. D’après Monette, les paysages que les Européens ont interprétés comme « vierges » sont en réalité le résultat de deux siècles d’abandon, consécutifs à la quasi-disparition des populations amérindiennes, laissant derrière eux une terre devenue « veuve », une widowed land.
Abandon, oui, et ça se voit très bien à Montréal. Monette rappelle que lors des deux séjours de Jacques Cartier, l’arrivée du navigateur suscite immédiatement l’attention et la curiosité des habitants de l’île. Or, lorsque Champlain pénètre dans les mêmes environs environ soixante ans plus tard, il n’y a plus personne pour l’accueillir. L’île n’est pas complètement vide, mais elle ne semble plus contenir de villages permanents. On parle plutôt de groupes de chasseurs, de pêcheurs, de Premières Nations en transit. L’île ne semble plus habitée au sens sédentaire.
On ne sait pas exactement pourquoi l’archipel d’Hochelaga a été en partie abandonné et pourquoi la nature a repris le dessus à bien des endroits. Plusieurs hypothèses ont été avancées. Monette en énumère trois : les guerres intertribales, un épisode de refroidissement climatique associé au Petit Âge glaciaire et les maladies introduites par les Européens.
Les deux dernières hypothèses sont toutefois largement nuancées par les archéologues, notamment Roland Tremblay et Christian Gates St-Pierre. Le climat semble avoir joué un rôle secondaire, et les maladies européennes ne paraissent pas avoir été déterminantes au XVIᵉ siècle pour les Iroquoiens du Saint-Laurent. D’autres, comme Denevan, insistent toutefois sur le rôle central des maladies à l’échelle continentale :
« Les maladies de l’Ancien Monde ont été la principale cause de mortalité. Dans plusieurs régions, particulièrement dans les basses terres tropicales, les populations ont chuté de 90 % ou plus au cours du premier siècle suivant le contact » (Denevan, 1992).
L’hypothèse des conflits entre Premières Nations demeure donc la plus probable pour expliquer la dispersion initiale des Iroquoiens du Saint-Laurent.
Mais il ne s’agit pas d’une extermination. Comme le rappellent Tremblay et St-Pierre, les Iroquoiens du Saint-Laurent auraient plutôt été dispersés, intégrés à d’autres groupes iroquoiens et algonquiens, perdant graduellement leur langue et leur identité propre.
Ce vide démographique, même partiel et temporaire, a permis à la forêt de se refermer. C’est probablement cette fermeture du paysage, observée plus tard par les Européens, qui a nourri le mythe du territoire « sauvage ». Denevan appuie directement cette lecture : l’abandon des territoires autochtones a créé l’illusion d’une nature vierge, alors que ces paysages étaient auparavant profondément humanisés. Monette s’inscrit clairement dans cette même filiation intellectuelle.
Références
Cartier, J. (1999 [1535–1536]). Relations (M. Bideaux, éd., texte établi, annoté et présenté). Montréal, Presses de l’Université de Montréal.
Denevan, W. M. (1992). The pristine myth: The landscape of the Americas in 1492. Annals of the Association of American Geographers, 82(3), 369–385.
Gates St-Pierre, C. (2007). Compte rendu de Les Iroquoiens du Saint-Laurent : peuple du maïs, de Roland Tremblay. Recherches amérindiennes au Québec, 37(1), 104-106.
Monette, P. (2012). Onon:ta’ : Une histoire naturelle du mont Royal. Montréal, Les Éditions du Boréal.
Tremblay, R. (2006). Les Iroquoiens du Saint-Laurent : peuple du maïs. Montréal, Pointe-à-Callière. Les Éditions de l’Homme.




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