Espèces naturalisées et exotiques envahissantes en 1749

Bon, j’avais le goût d’écrire un p’tit texte simple à propos des espèces naturalisées et exotiques envahissantes que rencontre Pehr Kalm en 1749 (un botaniste suédois), et qu’il décrit dans son Voyage de Kalm en Amérique, volume II, disponible à BAnQ. Je croyais que ça serait simple, mais vous verrez plus loin que j’ai cherché pas mal ! Haha ! Par souci d’une meilleure compréhension, je vais mettre les liens de la recherche directement au travers du texte et je ne ferai pas de liste de références à la fin. Vous comprendrez pourquoi rendu au « cerfeuil sauvage »… Finalement, je vais utiliser autant les noms vernaculaires que les noms scientifiques en latin, donc attachez vos tuques avec de la broche, ok ?


1) Le pissenlit (Taraxacum officinale)

Vous, perso, ça ne vous arrive pas de vous demander : « Ça fait combien de temps que cette plante a envahi notre territoire ? ». Eh bien moi oui ! Et pour le pissenlit, c’est au minimum depuis 1749 ! Mais d’après Rousseau (1968), c’est depuis 1821… et ça m’étonne ! Vous verrez plus loin que le panais sauvage était déjà abondant à Montréal en 1749, je ne vois pas pourquoi ça serait différent pour le pissenlit… Mais bon, passons…


Voici ce qu’écrit Kalm, près du lac Champlain (à 190 km de Montréal), début juillet 1749 :
« La dent-de-lion commune, ou pissenlit, Leontodon Taraxacum, Linn., (Chicoracées) croît en abondance dans les pâturages et sur le bord des chemins, entre les champs, et est en fleurs à cette saison. Au printemps, les Français arrachent la plante lorsqu'elle commence à faire ses premières feuilles et préparent avec ses racines, après les avoir lavées, une salade qui a un goût légèrement amer. On n'a pas l'habitude ici d'en manger les feuilles. »


Leontodon Taraxacum étant l’ancien nom scientifique du pissenlit officinal, d’après VASCAN. J’ai vraiment le goût de dire que le pissenlit est une espèce exotique envahissante, mais non, ça ne se fait pas, mon cher François ! C’est considéré comme une espèce naturalisée, malgré qu’elle soit omniprésente et originaire d’Eurasie. Voilà ! Next !


2) Le panais sauvage (Pastinaca sativa)

D’après Kalm, il y a tellement de panais sauvage partout, « le long des rivières, et dans les champs », que l’on pourrait croire « que cette plante est originaire du continent d’Amérique » ! C’est fou ça ! Et là, on est à Montréal ! Oui mesdames et messieurs ! Kalm est conscient que la plante est introduite et qu’elle est originaire d’Eurasie. Il mentionne que lors de son voyage au pays des Iroquois, « où aucun Européen ne s’est jamais établi, je ne l’ai pas rencontrée… ». Donc le vecteur de propagation de cette espèce exotique envahissante, ce sont vraiment les colons européens. Ça semble logique, mais faut tout de même le nommer.


Pour ce qui est de la date d’introduction, encore une fois, je suis étonné : d’après Rousseau (1968), c’est beaucoup plus tardif à Montréal, soit 1821… Est-ce que l’on a jamais considéré cette observation de Kalm, la jugeant trop floue, puisque le nom scientifique n’est pas expressément indiqué ? Peut-être !


Pour moi, il n’y a pas de doute : une plante abondante qui a comme p’tit nom « panais » et qui est une ombellifère, il me semble que ça ne peut être que Pastinaca sativa… Ce qui m’étonne encore plus, et vous le verrez juste après, avec le « cerfeuil sauvage » : si Pastinaca sativa était déjà présent à Montréal en 1749, pour sûr que Anthriscus sylvestris l’était aussi, puisque ce dernier est vraiment, et de loin, beaucoup plus présent et envahissant que Pastinaca sativa !


3) Le cerfeuil sauvage (Cryptotaenia canadensis) ou le cerfeuil sauvage (Anthriscus sylvestris) ?

Bon, là, il semble y avoir confusion. Il semble qu’il y ait eu amalgame de plusieurs plantes… Voilà ce qu’écrit Kalm, en juillet 1749, à Fort Saint-Frédéric, ou Crown Point (qui est aujourd’hui une petite ville, dans le comté d’Essex, état de New York, sur le lac Champlain) :

« Le Sison Canadense, [la berle, ou sison aromatique, et encore chervis, plante ombellifère,] se plaît dans les bois de toute l’Amérique du Nord. Les Français lui donnent le nom de cerfeuil sauvage, et s’en servent pour la soupe au printemps. On la vante universellement ici comme une plante salutaire, anti-scorbutique, et l’une des meilleures que l’on puisse se procurer au printemps. »


Bon, démêlons tout ça. Premièrement, commençons par le premier nom scientifique : Sison Canadense. Ce nom scientifique (ou latin) est un synonyme de Cryptotaenia canadensis (cryptoténie du Canada en français), d’après VASCAN. Cette plante est bien comestible, et son surnom est bien « cerfeuil sauvage ». Est-ce qu’elle « se plaît dans les bois de toute l’Amérique du Nord » ? Un peu, oui, mais pas tant… Avec les données iNaturalist, j’ai tracé un grand rectangle entre le lac Champlain américain et la région montréalaise, on y recense seulement 123 observations de cryptoténie du Canada.


Bon, passons aux petits surnoms à la suite : « la berle, ou sison aromatique, et encore chervis ». Le chervis ou berle (Sium sisarum) est une tout autre plante, qui ne pousse pas du tout à l’état sauvage en Amérique, et je vous le prouve ici. C’est par contre une plante qui a fait partie de nos anciens potagers québécois. Donc, passons sur cette dernière, car sans l’aide de l’humain, cette plante ne pousse pas naturellement ; elle n’est donc pas naturalisée. Il nous faut trouver la plante qui « se plaît dans les bois de toute l’Amérique du Nord ».

Maintenant, pour ce qui est de « cerfeuil sauvage ». Il y a une autre plante qui porte ce surnom, très commune, une espèce exotique envahissante : de son nom scientifique (ou latin) Anthriscus sylvestris ! Il faut savoir que Anthriscus sylvestris a d’innombrables noms vernaculaires : anthrisque des bois, cerfeuil des bois, cerfeuil des prés, cerfeuil sauvage et persil sauvage. Pour le même grand rectangle entre le lac Champlain et Montréal, on compte 2226 observations de Anthriscus sylvestris sur iNaturalist. D’après certains, Anthriscus sylvestris serait comestible.


Donc, c’est laquelle de ces plantes que Kalm essaie de nous décrire ? Est-ce que l’on sait si Anthriscus sylvestris était introduite en Amérique en 1749 ? Il semble que non. D’après Camille Rousseau, dans son Histoire, habitat et distribution de 220 plantes introduites au Québec de 1968 : « Anthriscus sylvestris (L.) Hoffm. — En 1879, H. H. Lyman récolte cette entité à Montréal, ce qui est probablement l'une des premières récoltes nord-américaines. ». Je reste tout de même sceptique : si le pissenlit et le panais sauvage sont déjà présents en 1749, je ne vois pas pourquoi Anthriscus sylvestris ne le serait pas. D’autant plus que Anthriscus sylvestris ressemble à beaucoup d’autres plantes, surtout de loin, telles que la carotte sauvage, la cicutaire maculée (que certains nomment à tort la ciguë) ou encore la cryptoténie du Canada… Qu’est-ce que vous en pensez ?

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